Mais qu’ont donc en commun Martin Luther King, les faucheurs d’OGM, Gandhi, les squatters de chancres urbains et les activistes de Greenpeace ? Le fil rouge qui les unit s’appelle « désobéissance civile », expression passée - à juste titre ? - dans le langage courant aujourd’hui... Mais quelle est l’origine de cette expression ? Que recouvre la désobéissance civile ? Quels sont ses enjeux ? A quoi sert-elle ? Autant de questions qui invitent à revisiter l’Histoire, à (re)lire quelques textes... et à méditer !
Si l’Histoire est jalonnée de moments de « désobéissance civile » depuis l’Antiquité, il faut remonter au 19ème siècle pour en avoir une théorisation, celle d’un philosophe américain connu sous le nom de Henry David Thoreau. Alors que les Etats-Unis préparent la guerre contre le Mexique (1846-1848), des impôts, servant notamment à financer l’invasion, sont réclamés aux citoyens américains. H. D. Thoreau, qui vit isolé dans une cabane au milieu d’une forêt du Massachusetts, refuse de les payer car il les juge immoraux. Son acte lui vaut alors une nuit en prison et par la suite il écrit un essai intitulé, à titre posthume, « désobéissance civile ». Son texte inspirera plus d’une personne dans les décennies suivantes et servira de référence essentielle au mouvement de la non-violence.
Un peu plus tard, dans les années 60, un certain Martin Luther King rallie pacifiquement des milliers de Noirs américains victimes de lois discriminatoires : interdiction de s’asseoir sur les bancs publics, obligation de s’asseoir sur les dernières banquettes dans les bus, absence de droits de vote, etc. Au nom de la justice pour tous, Martin Luther King prêche pour une action sociale collective transgressant les lois imposées aux Noirs. L’un des plus célèbres moments relève de l’appel du pasteur afro-américain à boycotter les bus. Le boycott dure plus d’un an et trouve une issue lorsqu’une nouvelle loi est votée : la fin de la ségrégation entre les Noirs et les Blancs...
De ce texte et d’autres se dégagent des caractéristiques communes qui identifient un acte comme de la « désobéissance civile », distinct dès lors de l’anarchisme, de la révolution ou encore de l’objection de conscience. La désobéissance civile émane d’une infraction consciente et intentionnelle, publique et est issue d’un mouvement collectif mené par une minorité. De plus, elle est pacifique et a pour but de modifier une règle ou une loi, et a des fins novatrices ou de changement.
On sait aujourd’hui quel est le poids du contre-pouvoir [4] détenu par les acteurs de la société civile face aux effets néfastes de la mondialisation économique : parmi de nombreux exemples, on peut citer le départ des usines Coca-Cola du Kerala en Inde après des sitting menés par des groupes de femmes pendant plus d’une année devant l’entrée de l’entreprise américaine [5]. Dans ce cas-ci, les actes de désobéissance civile ont mené à la décision des autorités d’interdire à l’entreprise de rester implantée au Kerala. Et ce à juste titre : Coca pompait entre 1 million et 1 million et demi de litres d’eau potable par jour dans les nappes phréatiques, dans une région où elle fait grandement défaut...
De même, en 1971 en France, il a fallu que des centaines de femmes revendiquent publiquement qu’elles avaient avorté dans l’illégalité complète - et on connaît les conditions dans lesquelles se pratiquaient les interruptions volontaires de grossesse ! - pour que la constitution française soit modifiée : la loi légalisant la médicalisation de l’avortement est votée en 1975. Sujet à de nombreuses controverses de nos jours encore, cet exemple illustre à quel point des actes, posés en dehors du cadre légal en vue de faire évoluer les institutions étatiques, peuvent se transformer en véritable fait de société. La pression exercée dans ce type de situation ne peut alors que forcer les responsables politiques à ouvrir le débat et à adapter la loi aux changements d’une société humaine.
De son côté, le RAP [6] (Résistance à l’Agression Publicitaire) a récemment mené des actions dénonçant les publicités pour voitures... Au mois de janvier, boulevard Général Jacques à Bruxelles, devant un stand qui vantait un nouveau modèle de décapotable, quelques activistes armés de panneaux « TROP de publicité pour TROP de voitures » - ont dû dégager après une heure de protestations. La police, appelée par la multinationale publicitaire américaine Clear Channel, leur en avait intimé l’ordre.
Les « Flagadas ». Un autre groupe d’activistes, assez récent à Bruxelles : les Flagadas qui dégonflent les pneus des 4X4 qui circulent en ville ou en maculent les carrosseries avec de la boue « faite maison ». Bien que menées de nuit et anonymement - et donc en dehors du cadre de la désobéissance civile selon ses caractéristiques spécifiques - les actions des Flagadas ouvrent le débat sur la présence des 4X4 dans les agglomérations. Le collectif dénonce le danger des monstres automobiles en cas d’accident, leur haut degré de pollution et enfin le non-respect d’une forme de « convivialité urbaine ». D’après un article du quotidien « Le Soir » [7], les Flagadas pourraient être condamnés pour « destruction ou mise hors d’usage de véhicules à moteurs », pour « avoir volontairement endommagé ou détruit les propriétés mobilières d’autrui », ou encore pour « harcèlement » et risquer jusqu’à plusieurs années de prison... Quant à l’application de ces lois, rien n’est moins sûr ! Les opposants aux Flagadas jugent que les dégonflages sont une atteinte à la vie privée et au respect de la liberté individuelle. Au moins, le débat est ouvert...
Aux yeux de la loi, les désobéissants sont théoriquement condamnables. Dans le cas des faucheurs d’OGM, si plusieurs procès ont mené à la condamnation de certains d’entre eux, le dernier procès à Orléans, en France - le 9 décembre dernier - les a relaxés... Le tribunal correctionnel a en effet reconnu « l’état de nécessité » de l’action des faucheurs, qui résulte « du danger actuel de diffusion incontrôlée de gènes provenant des OGM, dont la dissémination avait été autorisée, contrairement au droit constitutionnel à un environnement sain ». La désobéissance porte donc ses fruits dans certaines circonstances...
En Belgique, le Ministre de l’Intérieur, Patrick Dewael, évoque, dans le journal « Gazet van Antwerpen » du samedi 7 janvier 2006, les articles 77 et 77bis de la loi du 15 décembre 1980 (concernant le séjour, l’accès, l’établissement et l’éloignement des étrangers) pour « criminaliser l’aide que des citoyens et citoyennes de ce pays apportent à des hommes, femmes et enfants sans titre de séjour valable » [8]. En interprétant le soutien aux sans-papiers comme traite et trafic d’êtres humains, le Ministre ne menace plus seulement les sans-papiers, mais également les « criminels de la solidarité »... Du côté des associations, les réactions sont immédiates [9] ! Ces deux exemples, au même titre que de nombreux autres, montrent à quel point la désobéissance civile peut servir de levier au débat, voire même à l’amendement ou à la suppression de certaines lois. Comme s’est exclamé un jour José Bové, « la désobéissance civile, c’est la respiration de la démocratie ! ». Reste, bien entendu, que passer à l’action en désobéissant est une possibilité parmi de nombreuses autres dans l’exercice du contre-pouvoir : à chacun de trouver sa place et le rôle qu’il entend jouer ou non en tant que citoyen responsable ! A bon entendeur...
Emmanuelle De Caluwé,
Chargée des formations et des animations de Quinoa.
[1] Poète et philosophe français du 16ème siècle, ami de Montaigne
[2] Philosophe américaine (1906-1975), née en Allemagne et exilée en France en 1933, puis aux Etats-Unis.
[3] Hannah Arendt, “La désobéissance civile”, dans “Du mensonge à la violence, essais de politique contemporaine”, Pocket, 1994 (1972)
[4] Lire le livre de Miguel Benasayag et D. Sztulwark, « Du contre-pouvoir », La Découverte, 2000.
[5] Lire l’article de Vandana Shiva, “Les femmes du Kerala contre Coca-Cola”, in “Manière de voir” 83, octobre-novembre 2005.
[6] Résistance à l’Agression Publicitaire : découvrez une de leurs actions en images : ELECTRABEL naturelle...MENT
[7] Le Soir du 29 novembre 2005, Frédéric Soumois, « Un Flagada risque gros en dégonflant les pneus »
[8] Voir l’article sur le site du CNCD en cliquant ici
[9] Pour signer la pétition « NON À LA CRIMINALISATION DE L’AIDE AUX SANS PAPIERS ! », cliquez ici