Dis tonton, c’est quoi la démocratie ?

La démocratie !... Tout le pouvoir au peuple, les libertés et les droits fondamentaux, les droits humains, le suffrage universel, le multipartisme, ah ! les élections, la liberté de la presse, les campagnes électorales, les débats parlementaires, ah ! que tout cela est beau et que tout cela est bon !

Aujourd’hui, la démocratie est tellement inscrite dans notre quotidien qu’elle passe inaperçue. Nous la considérons comme une évidence et un acquis, alors qu’elle n’est rien d’autre que le reflet de ce que nous décidons d’en faire collectivement, car si le pouvoir est au peuple, alors le lieu du pouvoir est vide : personne ne peut légitimement l’occuper en son nom propre mais, en revanche, nous devons en permanence nous préoccuper de l’habiter.

Puisqu’il faut sans cesse choisir, réparer le passé, répartir le présent, construire l’avenir, bref, puisqu’il faut sans cesse décider, si le lieu du pouvoir est vide et que nous nous en désintéressons, il se trouvera toujours quelqu’un pour l’occuper, se l’approprier, en changer les règles et décider sans nous. La démocratie n’est pas offerte, elle n’est que ce que nous gagnons si nous veillons à la défendre, à l’adapter, à l’améliorer, afin d’être chaque jour protégés des tentations totalitaires.

La démocratie n’est pas un produit fini dont il suffirait de faire la promotion ou de diffuser le mode d’emploi. Il n’y a pas de modèle démocratique mais bien un débat permanent sur la question du pouvoir, qui peut, dans certaines conditions, conduire ç un contrat démocratique provisoire au sein d’un groupe de personnes. On peut rendre possible l’émergence de la démocratie, on ne peut prévoir ni son contenu, ni la forme qu’elle prendra dans un contexte culturel donné, ni les conflits et les débats qui l’animeront et la transformeront.

La démocratie n’est que ce que nous en faisons, c’est la forme de pouvoir que nous nous donnons et que nous transmettons de génération en génération, non seulement dans la mesure où nous pensons à l’enseigner, mais aussi dans la mesure où nous la pratiquons au quotidien, avec nos proches, avec nos amis, dans l’ensemble de nos relations avec les autres.

Le chemin à été long, et suivi de manières diverses dans le monde, mais partout, au cours de l’histoire, dans toutes les sociétés humaines, des communautés humaines se sont battues pour devenir maîtresses de leur destin et se débarrasser de ceux qui cherchaient à utiliser le pouvoir dans leur seul intérêt personnel.

Les formes de la démocratie ont changé au cours de l’histoire, diverses communautés humaines, partout dans le monde, ont élaboré dans leur propre contexte des formes de démocratie différentes. A de nombreuses reprises, la démocratie a même dû reculer sous les assauts du racisme, du nationalisme, de l’autoritarisme, de l’impérialisme, parce que les sociétés sont conflictuelles, les intérêts contradictoires et que, sans cesse, l’intérêt individuel des uns entre en conflit avec l’intérêt individuel des autres dans l’élaboration d’une vision commune de l’intérêt collectif.

Autocrate, dictateur, fasciste, populiste, despote, oligarque, empereur, monarque absolu, technocrate, führer, guide suprême, phallocrate, machiste, raciste, ... ou démocrate ? Cela dépend de nous !

La démocratie n’est donc pas un objet extérieur à nous, c’est une culture du pouvoir, une manière de concevoir les conflits, les relations à l’intérieur d’un groupe et entre les groupes, un outil qu’il ne sert à rien de regarder en proférant des incantations soit pour le blâmer soit pour l’encenser, un outil qui n’a de sens que si nous l’utilisons chaque fois que la question du pouvoir se pose, dans nos relations individuelles et collectives, entre nous, avec les autres, dans nos relations avec les institutions, non seulement politiques (Parlement, gouvernement, aux différents niveaux de pouvoirs), mais aussi sociales, économiques et culturelles (famille, école, entreprise, télévision, etc.).

Bien plus encore, la démocratie est une culture si elle est en mesure de nous protéger contre nos propres velléités autocrates. Il s’agit d’habiter la démocratie plutôt qu’habiter le lieu du pouvoir, faire des outils de la démocratie un mode de vie, un mode de résolution des conflits, et s’interdire donc de régler les conflits par un usage abusif de la force, par la violence physique (je décide parce que je suis le plus fort), institutionnelle ( je décide ce que je veux parce que j’ai du pouvoir) ou technocrate (je décide parce que je sais mieux que les autres).

Au premier abord, si on se contente d’une approche superficielle centrée sur nos institutions politiques, la démocratie ne semble pas très excitante... Une liste de droits et libertés à respecter, des partis politiques, des élections au suffrage universel, un Parlement et un gouvernement... L’apprentissage de la démocratie devient alors un parcours initiatique qui, tantôt au moyen de mises en situation, tantôt au moyen d’exposés plus ou moins interactifs, devrait conduire les jeunes et les moins jeunes à intégrer des comportements et des modèles établis. La démocratie y perd son contenu, se limite à des formes à respecter et nous risquons dés lors de la considérer comme une recette que d’autres pourraient (devraient ?) aussi adopter.

Mais la démocratie est à la fois bien plus et bien moins qu’un ensemble de règles à respecter pour vivre dans la paix et la prospérité. Bien moins que cela parce que les droits et libertés, les élections, les partis politiques, le Parlement et le gouvernement ne sont que les formes que nous lui avons données ; mais aussi bien plus que cela, parce que si la démocratie est une culture, nous devons l’inventer et la nourrir tous les jours à chaque instant.

Alors que la démocratie a tendance à devenir un dogme, nous pensons qu’elle devrait au contraire redevenir un débat, afin réhabiliter, remettre en évidence la multitude de conflits qu’elle porte en elle. La démocratie est une culture, une pratique politique et sociale qui trouve son fondement dans l’appropriation des éléments du pouvoir par l’ensemble des citoyens d’un Etat, par l’ensemble des personnes qui composent un groupe, une institution. Le « contrat démocratique » est dés lors fragile, et doit rester fragile parce qu’il ne sera démocratique que s’il admet et prévoit la possibilité réelle de sa remise en question permanente. La démocratie se fait et se défait à chaque instant, elle se nourrit, s’enrichit d’une pratique et d’une réflexion permanente qu’elle permet et suscite elle-même.

Pierre Waaub
Article extrait de la Fiche pédagogique n°1 : "Ma petite démocratie : penser la question du pouvoir" ,crée dans le cadre de la campagne ’La démocratie, c’est pas que des mots (au Nord comme au Sud)’ en 2004 par le Programme public d’éducation au développement Annoncer La Couleur.
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