La gestion d’une source sacrée en pays Fon
Le sacré : une pratique durable ?

Du Par Renaud Orcel KOUANDZI - Conseiller technique et chargé des programmes de l'ONG Ecolo Bénin

L’eau qui étanche nos soifs et lave nos plaies, apaise l’esprit des divinités ailleurs où les sources sont sacrées et où le respect et la répartition de cette ressource vitale n’est pas seulement qu’une affaire d’Homme ! Suivons ensemble les pas de Renaud Orcel KOUANDZI qui nous fait découvrir une réalité trop souvent oubliée en nos contrées : l’intervention du sacré dans la gestion des ressources naturelles.

L’eau, principe élémentaire de la vie, l’eau d’où nous venons et à qui on doit encore notre existence, l’eau source de joie, d’unité et d’amour, substrat naturel et don des dieux, se trouve être aujourd’hui, dans certaines contrées, une source de malheurs et parfois de conflits. Car il n’y en a plus assez pour combler les besoins de tous ou parce qu’ailleurs elle semble couler à flots et que certains se l’approprient et en privent les autres, c’est elle, cette eau précieuse, qui cause, dans ses folles balades, la misère ou la joie, la vie ou la mort. En pays Fon, l’eau, à travers ses usages, revêt une triple connotation qui marque fortement les frontières de l’admissible, du tolérable et de l’interdit. L’eau qu’on offre à l’étranger, au visiteur, signe extérieur de bienvenue et d’hospitalité, n’est pas la même que celle que l’on utilise pour les usages quotidiens, pas la même non plus que celle utilisée pour les différentes cérémonies qui rythment la vie socioculturelle des populations (naissance, baptême, décès et autres cultes de vénérations et d’adorations). Cette répartition de l’eau, en fonction de ces usages et des intérêts visés, témoigne non seulement de sa rareté dans le milieu, mais aussi et surtout, du recours à des alternatives endogènes de gestion saine et durable de cette ressource onéreuse tant sur le plan physique (du temps jadis parce qu’il fallait longtemps marcher pour s’en procurer) que sur le plan financier (réalité de nos jours du coût des branchements au réseau courant).

Représentation (%) des grands groupes ethniques du Bénin


Source : ISAE Document synthèse des analyses en bref février 2002

De l’usage quotidien de l’eau...

En effet, la difficulté d’accéder à cette ressource et les contraintes que cela implique, même pour les plus nantis, a donné lieu à différentes stratégies dont le seul but est de rationner les usages et les comportements face à cette ressource considérée comme noble et divine. Pour ce faire, on trouve par exemple chez certaines familles, un puits, foré jusque dans la nappe phréatique, destiné à la boisson et à la cuisine, et une citerne qui stocke, par un système de gouttière, l’eau de pluie destinée aux usages externes tels que : la lessive, la vaisselle, la toilette et les constructions éventuelles. Dans certains cas, c’est tout simplement une citerne et un robinet d’eau courante, utilisé pour la boisson dans la famille mais parfois aussi vendue à d’autres personnes (au seau, à la cuvette ou en sachet). Le gain généré par cette activité permet à la famille de faire face à ses factures d’eau, mais aussi, de répondre aux autres besoins immédiats.

...à son usage sacré : respect des traditions et bon sens environnemental

Cependant, pour les différentes cérémonies des familles et collectivités, ni l’eau courante des robinets, ni celle des puits et citernes n’est utilisée en raison du caractère soit marchand qu’on en fait, soit du fait de leurs expositions à certains usages jugés impropres à la pratique.

Pour ce faire, certaines réserves naturelles d’eau ont été consacrées pour répondre aux besoins des rites et cultes traditionnels (naissance, baptême, intronisation du chef de collectivité ou du Roi, décès et cultes des ancêtres). Ces réserves qui se présentent la plupart du temps sous la forme de rivières ou sources sont, du fait de leur fragilité, placées sous l’autorité de certaines divinités vaudoues. L’accès à la source ou à la rivière est alors subordonné à un certain nombre de rites et pratiques, que chaque utilisateur doit tout d’abord connaître, mais aussi observer de manière scrupuleuse afin d’avoir les effets escomptés. La non-observation des règles d’usage expose non seulement le transgresseur, mais aussi, toute sa descendance à des désagréments multiples (maléfices, incontinence, stérilité, malchance, échecs permanents et parfois, la mort) jusqu’à la septième génération.

Dans le chef-lieu du Département du Zou (Abomey), existe un massif forestier qui, avant son classement en 1941 et 1952 par l’administration coloniale, faisait l’objet d’une gestion exclusive par les communautés locales. Ce massif forestier en plus de sa richesse floristique et faunique, était traversé dans son talweg, d’un cours d’eau. Une sorte de source qui, au règne du Roi Houegbadja (1645 -1685), a été consacrée à une divinité vaudou de l’eau à savoir Dido afin d’en réguler l’accès et les usages, pour l’ensemble de la population d’Abomey et environs. Depuis lors, le massif forestier tout entier subissait de manière transversale, l’emprise de la divinité Dido, en charge de la source : l’accès à la forêt était régulé au même titre que la source. Au cours de la période coloniale, le massif forestier va faire l’objet d’un classement, pour être désormais érigé en domaine classé de l’état, sous l’appellation consacrée de périmètre de reboisement . Les populations en sont exclues et doivent désormais se contenter de quelques actions prédatrices ou d’emplois subalternes (concédés par l’administration coloniale), afin de disposer un tant soit peu des ressources du massif. Les adeptes du culte vaudou, aidés par le pouvoir royal, se voient attribuer un lambeau du massif forestier afin de leur permettre d’entretenir leur culte.

C’est donc au sein de ce lambeau de massif forestier, que la population d’Abomey va densifier et amplifier ces rites. En plus de la source consacrée à la divinité Dido, d’autres divinités vont peu à peu être installées et faire l’objet de cultes. La source Didonou, aussi appelée Source de Dada Houegbadja , est devenue à Abomey la courroie de transmission et le moteur de la vie socioculturelle de l’ethnie fon. Elle est le cadre de l’union, du pardon et l’expression du raffermissement de toutes les personnes qui se reconnaissent de la lignée royale Dynastie Houégbadjavi. Aucune cérémonie de libation ne peut se faire à Abomey et dans les environs sans cette ressource consacrée par les divinités vaudous de l’eau.

Cependant, selon la légende orale encore bien présente dans les cœurs de ces conservateurs et gardiens (famille DJAGBA), la source Didonou, n’a pas toujours été une source sacrée. En effet, jadis, Didonou était tout simplement une réserve d’eau potable au cœur de ce massif forestier. Les habitants du massif, les « Anagonous », utilisaient et vendaient (au nombre de cauris) l’eau à ceux qui en avaient besoin, surtout pendant la saison sèche, lorsque la plupart des puits traditionnels tarissaient. Le roi Houegbadja, à cette époque, construisait son palais et se trouvait parfois confronté à un manque d’eau qui ralentissait fortement l’évolution des travaux. Il demanda alors aux chasseurs qui arpentaient les forêts de repérer des endroits où puiser de l’eau. Ceux-ci, après des jours et des jours de marche, trouvèrent cette source que ses possesseurs ne voulaient en aucun cas céder. Averti, le Roi envoya des troupes de guerriers sous la direction de son fils « le prince Awissou » qui, après affrontement, expulsèrent les populations Anagonous qui s’y trouvaient. Certains d’entres eux trouvèrent refuge sur les hauteurs des collines où l’on peut, jusqu’à ce jour, rencontrer les plus grands regroupements désormais connus sous l’appellation de « Nagots ». La source, ainsi débarrassée de ces mercantilistes, était désormais ouverte et libre pour tous. Plus personne ne devait encore débourser des cauris (monnaie d’échange d’antan) pour y avoir accès. Toutefois, en prévision des pressions dont cette source pouvait faire l’objet, surtout pendant la saison sèche, le roi ordonna sa sacralisation, liant ainsi à tout jamais la source à la divinité vaudou « Dido » sous l’œil avisé des gardiens de la source (famille DJAGBA) et du chef du culte Zomadonou (Dah Mivédé).

La vénération de la divinité Dido, et les rites préparatoires que celle-ci exige, a soustrait le massif forestier et tout ce qu’il abrite comme vie, à la pression des humains pour le soumettre à la volonté des dieux... La source ainsi sacrée devait désormais faire l’objet d’usages particuliers pour le respect de soi et de la divinité. En effet, l’eau de la source Dido est exclusivement destinée aux cérémonies vaudous qui demandent une libation : intronisation du roi, ou d’un chef de collectivité « Dâh », en cas de décès, funérailles pour la paix de l’âme du défunt, naissance pour la bénédiction des nouveaux-nés, fêtes de l’igname « Sin doudou », fêtes des collectivités « Tohï »...

1 : Demande d’accès à la source de la population au Roi
2 : Demande d’accès des Collectivités et Dynasties Royales directement au Chef de Culte
3 : Transmission pour avis de la demande au Chef de Culte
4 : Avis du Chef de Culte (tant pour les populations et collectivités royales) et consultation des Gardiens de la source pour les modalités pratiques
5 : Transmission des Gardiens des exigences pratiques (quand et comment) pour l’accès des populations à la source et préparatifs de la cérémonie
6 : Transmission des Gardiens des exigences pratiques (quand et comment) pour l’accès des Collectivités à la sources et préparatifs de la cérémonie
7 : Les Gardiens consultent la divinité "Fâ" afin de connaître les modalités d’accès à transmettre aux populations et Collectivités.
(Par Renaud Orcel Kouandzi)

Après cinq siècles, le problème d’eau, à Abomey en général et dans le Hameau de Didonou en particulier, se pose toujours en période sèche. Le tarissement des puits traditionnels d’hier a fait place, aujourd’hui, aux interminables veillées d’eau courante. Le moindre frétillement dans le ‘‘gosier’’ parfois rouillé des robinets est désormais considéré comme une bénédiction. Nombre de personnes, pour éviter de manquer du précieux liquide, dorment à la belle étoile à côté de ces installations devenues comme des monuments au sein des cours d’habitations. Malgré cet état de fait, la foi des populations du Hameau de Didonou dans leur projet de construction socioculturelle n’a jamais été ébranlée. Les règles d’accès à la source de même que les usages ont été maintenus et la pratique des rites consacrés toujours visibles et mobilisatrices en ressources humaines volontaires et disponibles.

Conclusion

Le sacré, dans sa pratique holiste d’intégration, a permis de construire, autour d’une ressource rare mais utile et nécessaire à tous, une symbolique forte, dans un schéma de compréhension proche des réalités culturelles des populations. La population, se reconnaissant dans la symbolique prônée autour de cette ressource, l’a facilement adoptée et participe activement à sa perpétuation. La crainte des sanctions (non négociables) des divinités vaudoues éloigne les sujets enclins à une transgression en même temps qu’elle fortifie les liens qui existent entre les différentes familles. Les rites sont des occasions de rencontres, de discussion et de partage mutuel. Chaque personne présente, en apportant un peu, repart bien chargée, physiquement et spirituellement : c’est le rendez-vous du donner et du recevoir. On ne peut pas mieux construire, dans le sens de la pertinence de l’efficience et de l’efficacité, un projet autour d’une ressource si la population qui doit conduire le mouvement, quel que soit son niveau d’instruction, ne se retrouve pas dans le schéma directeur. C’est à ce prix uniquement qu’on pourra tendre de manière efficiente vers la durabilité et l’appropriation des projets par les populations bénéficiaires.

Adeptes du culte Zomadonou au cours d’une cérémonie Tohï : Abomey Août 2006 Renaud Orcel K.