Paroles de partenaire : La démocratie malienne par Adama TRAORE

La démocratie malienne

L’actuel Mali était autrefois le cœur des grands empires de l’Afrique de l’Ouest. A son apogée vers le 13ème siècle, l’empire du Mali s’étendait sur une grande partie des territoires compris entre le Sahara et la région préforestière, l’Océan atlantique et la Boucle du Niger, couvrant ainsi différentes zones géographiques et de nombreuses aires culturelles. Déjà à cette époque, l’empire du Mali n’avait pas de périphérie, grâce à une "décentralisation" réussie.

Dés la fin du 19ème siècle, le Mali faisait partie de l’empire colonial français. Cet empire-là avait une périphérie : ceux du centre étaient des citoyens mais les habitants des colonies, excepté ceux des quatre communes du Sénégal (Dakar, Rusfique, Saint -Louis, Gorée), étaient tous des sujets !

De cette colonisation qui dura jusqu’à la fin des années soixante, le Mali hérita d’un Etat jacobin et dans le paquet cadeau « indépendance », il y avait également la culture d’une administration de commandement. L’école disait noir mais fabriquait blanc. En ’68, c’est une dictature kaki qui s’instaure et durant 23 ans c’est l’état qui gère tout. A cette époque, toute velléité de révolte est sauvagement réprimée.

A la faveur du vent de démocratie qui s’élève depuis la chute du mur de Berlin en passant par la Baule (ville où se tint le sommet France-Afrique en ’89 sous François Mitterrand), ce qu’il est convenu d’appeler les forces démocratiques se soulèvent au Mali. Il y a des victimes, des martyrs, mais la dictature chute. Une conférence nationale souveraine est organisée et les différentes couches socioprofessionnelles sont conviées à s’exprimer, une nouvelle constitution est née et le multipartisme intégral instauré. En effet, l’option est prise d’utiliser la « meilleure des technologies » : la démocratie.

Vers la décentralisation [1]

Début des années 90’, il est décidé que l’ancrage de la démocratie doit passer par la décentralisation du pouvoir et la déconcentration des services. Au lieu du « tout-Etat » c’est un « mieux-Etat » qu’il faut fabriquer en s’appuyant sur une administration de proximité et une réforme institutionnelle. Les enjeux de la décentralisation sont multiples. Ce sont les administrateurs qui se sentent alors menacés dans leurs privilèges et cette réorganisation territoriale suscite de nombreuses passions. Des conflits fonciers latents s’éveillent et les paysans sédentaires et les éleveurs nomades sont à couteaux tirés ! Le front social est très agité à cause des programmes d’ajustements structurels, l’état de droit est un rêve !

Mais grâce au dialogue social, ces différents foyers sont éteints et la réorganisation territoriale devient une réalité : de 19 communes le pays passe à 703. Une première mandature a lieu, de nouvelles élections sont organisées et la société civile s’implique fortement sur tous les fronts.

Il faut dire que sur le front du dialogue social, le théâtre se révèle un outil précieux : au cours de ce processus, Acte Sept a réalisé six pièces de sensibilisation ! Et c’est à ce titre que nous [2] avons également organisé pour les élus un séminaire intitulé « Politiques culturelles et décentralisation »  [3] qui a bénéficié du soutien financier d’Africalia. Les actes [4] de ce séminaire ont été retranscrits et édités et ils servent d’outils pour la réflexion en vue de créer une politique culturelle nationale digne du nouveau contexte socio-politique. Une petite anecdote pour illustrer la transition que vit notre pays (pays très vaste s’étendant sur plus d’un million de kilomètres carrés !) : une lettre postée à Tombouctou mettra souvent deux semaines avant d’arriver au destinataire à Bamako ! Grâce au travail de certaines ONG les résultats des votes des bureaux de Tombouctou étaient disponibles au ministère de l’administration territorial après la fermeture des bureaux de vote. Après les dépouillements, les ordinateurs connectés ont pris la relève, mais dans la charte des élections il est dit que les représentants des partis dans les bureaux doivent consigner les résultats. Cela n’avait pas pu se faire car les secrétariats n’étaient pas dotés de scanner ! La nouvelle technologie venait de faire un pied de nez à la vieille technologie, comme quoi la démocratie est un processus en perpétuelle évolution. La vertu du dialogue, de la patience a pris le pas sur la passion. En effet, quand les procès-verbaux signés sont arrivés, ils étaient conformes à ceux livrés depuis deux semaines et qu’une certaine presse avait diffusé.

Depuis les évènements de mars ’91 le paysage médiatique a explosé : différents journaux indépendants sont nés, des dizaines de radios émettent. Le pluralisme de l’information et le droit associatif reconnu sont autant de facteurs qui font que l’Espace d’Interpellation Démocratique (EID) ne soit pas une farce : depuis une dizaine d’année, le 10 décembre, journée mondiale des droits de l’Homme, est célébré tout particulièrement au Mali. En effet, ce jour là, le pays se livre à un exercice de démocratie en direct ! De quoi s’agit-il ? Au niveau du ministère de la justice, il existe une commission qui recueille les plaintes et les interpellations de tout citoyen s’estimant lésé dans ses droits. Le 10 décembre, un tribunal composé de personnalités (étrangères, nationales) est constitué et le gouvernement au complet est mis au banc des accusés. Les interpellations sont même retransmises en direct à la télévision ! Une commission d’évaluation et de suivi continue le travail en inter-session, le bilan est publié avant la session suivante.

Traditions culturelles et pratiques de prévention des conflits

Même si tout n’est cependant pas rose dans le ciel de la démocratie malienne, une société civile forte est néanmoins en passe de se constituer en puisant notamment dans des valeurs cardinales de la tradition malienne. Tradition de « jatiguiya » l’hospitalité, le « Sinankounya » [5] plaisanterie de cousinage et de « MAAYA ». Le Sinankounya permet au peul de traiter le bamanan d’esprit lourd, le bamanan de traiter le soninké d’esprit butté, le boëte de traiter le Dogon de fourbe... Cette plaisanterie de cousinage existe aussi au sein d’une même ethnie ainsi un Traoré peut parer un Diarra ou un Koné de tous les défauts et réciproquement ; cela au nom du « MAAYA ». Le terme de MAAYA est composé de MAA ou MA , qui sont des contractions de « mogo » ou « moko » , c’est-à-dire l’être humain. Le Maaya est aussi le savoir être, savoir-faire et faire savoir. Des valeurs que le Mali puise dans sa culture pour construire son présent et résister à la globalisation...

par Adama TRAORE,
Président de l’association malienne ACTE SEPT,
pour visiter Bamako Culture,le site d’Acte 7, cliquer ici

Pour en savoir plus sur “la décentralisation au Mali” ou sur “le Sinankounya”, rendez-vous à la rubrique :

Si ça vous intéresse...

[1] Pour en savoir plus sur la décentralisation au Mali : rendez-vous dans la rubrique : Si ça vous intéresse...

[2] Les membres de l’association Acte Sept

[3] Organisé par l’association culturelle Acte Sept sous l’égide du ministère de la culture, avec l’appui de plusieurs partenaires, ce séminaire a enregistré la participation de nombreux élus des collectivités rurales et urbaines du Mali, de spécialistes des questions du développement et de personnes ressources impliquées dans le processus de décentralisation. Si au Mali les activités culturelles constituent d’importantes sources de revenus pour le budget national et celui des collectivités, il faut noter le faible niveau d’information de la population et des élus sur l’importance économique de la culture et des produits culturels, l’insuffisance des ressources humaines disponibles pour l’appui de l’action culturelle auprès de nos collectivités et la faible prise en compte par les élus communaux de la culture comme valeur de croissance. C’est justement à partir d’un constat aussi amer que Acte Sept, sortant pour une fois de son créneau habituel d’organisation de festivals et de rencontres, a décidé d’inviter à la réflexion tous les " amis de la culture ". Durant plusieurs jours, les questions globalement liées à l’importance de la culture et aux interactions entre les différents acteurs impliqués dans la conduite des politiques culturelles au Mali ont été traitées sous l’angle de la décentralisation.

[4] Acte Sept : Actes du séminaire "Politiques culturelles et décentralisation", Bamako, Mali, 2005. Cet ouvrage est disponible au centre de documentation de Quinoa.

[5] Le « Sinagou » est une sorte de cousinage entre personnes d’ethnies ou de classes sociales différentes. Il permet aux « sinagou », ou cousins à plaisanterie, de se lancer des boutades et de se dire des vérités souvent amères dans la plus grande détente et sans conséquences. Le principe a pour objet d’atténuer les pesanteurs sociales et de désamorcer les conflits latents. Pour plus de détails sur « l’alliance à plaisanterie » et « la parenté à plaisanterie » rendz-vous à la rubrique :Si ça vous intéresse...