Riccardo Petrella : in solido : responsables ensembles pour l’eau !

Du Interview de Anne Etienne, le 28 avril 2007

Son nom est désormais indissociable de la lutte pour la reconnaissance de l’eau comme bien commun. Nous ne pouvions nous passer de sa voix et espérions bénéficier de ses conseils... Economiste et politologue, Riccardo Petrella est le Secrétaire Général du Comité International pour un Contrat Mondial de l’Eau. Il est également Président de l’Université du Bien Commun et à la base du Manifeste de l’Eau conçut en 1997.
Riccardo Petrella étant un personnage aussi surchargé que disponible, une qualité rare, il nous a fait l’honneur, une heure durant, de revenir sur son combat et nous faire part de quelques pistes de réflexion pour avancer un peu plus encore dans le travail de sensibilisation.

Table des matières

Monsieur Petrella, pouvons-nous revenir sur le Manifeste de l’Eau et les avancées constatées depuis sa mise en place en 1997 ?

R.P. : Le Manifeste de l’eau a 4 grands principes :

- La reconnaissance formelle du droit à l’accès à l’eau potable ET l’eau à usage plus général. Ce droit doit être individuel et collectif ! L’eau ne peut être considérée de manière différente selon qu’elle soit consommée ou utilisée pour l’agriculture par exemple ! L’eau c’est la vie, c’est donc aussi un droit humain ! Cela peut sembler simpliste comme constat mais cela vient en réponse aux projets mystificateurs de la société qui tente de faire admettre à tous l’idée que l’eau, autre que celle utilisée à des fins domestiques, puisse devenir une marchandise comme une autre.

- L’eau, en tant que bien essentiel et insubstituable pour la vie, faisant partie du domaine du droit en tant que bien commun public, ne peut pas être un bien public nationalisé. Or le droit public international reconnaît le caractère patrimonial de l’exploitation souveraine des ressources. L’eau ne devrait pas figurer parmi celles-ci. C’est en ça que le Manifeste vient s’opposer de front à la pratique dominante. Il est évident qu’il revient aux Etats (reconnus par la population) d’assurer une utilisation de l’eau qui soit à la fois juste pour sa population mais aussi non nuisible aux états voisins et à la planète dans son ensemble. La logique de propriété nationale sur l’eau ne peut de toute manière pas cadrer avec la réalité naturelle : un bassin ou nappe phréatique est souvent partagé par plusieurs nations, plusieurs territoires. Les nappes ne respectent pas les frontières ! Ce débat devient politiquement significatif et sous-tend une logique économico-politique complexe : la souveraineté patrimoniale en tant que pilier du droit international est brandie par plusieurs pays voisins : « Moi j’ai de l’eau toi du pétrole... Pourquoi aurais-tu le droit de me vendre ton pétrole alors que je perds mes droits sur l’eau qui constitue ma richesse ? » C’est ce qu’on appelle la quadrature du cercle ! Et c’est pourtant bien à ce niveau que le débat se situe et à ce niveau qu’il est important de trouver des pistes de solutions. Reconnaître l’accès à l’eau comme droit humain empêchera sa marchandisation, la reconnaître comme bien commun déjouera toute tentative de privatisation !

- Le troisième principe du Manisfeste de l’Eau est la mise sur pied d’un mécanisme qui garantisse le financement public de l’accès à l’eau. Si cet accès est un droit, il doit être pris en charge par la collectivité... Une collectivité non de consommateurs, mais bien de citoyens ! Ce qui n’arrange évidemment pas le monde financier désireux de tirer un maximum de profit d’un maximum de consommateurs ! Pourquoi l’armée serait-elle soutenue par le biais de la fiscalité et pas l’eau, agent vital de notre société ? Le problème est que, dans nos sociétés actuelles, on ne considère comme richesse que ce qui n’est pas accessible à tous. Certains de ceux qui paient pour leur propre école ou clinique privée ne voient plus l’intérêt de payer des taxes pour des hôpitaux publics dans lesquels ils n’iront sans doute jamais. Le financement public, alors considéré comme un acte de « solidarité » se transforme aux yeux des plus nantis en acte de « charité ». L’imaginaire collectif a oublié depuis longtemps l’étymologie du mot solidarité « in solido », qui en latin veut dire « responsable ensemble ». La problématique de l’eau et toutes les nécessaires remises en question structurelles qu’elle sous-tend vient exacerber cet aspect socio-économique de notre mode de fonctionnement en tant que citoyen. L’eau doit être une dépense publique, une responsabilité collective. Elle ne peut être considérée comme une dépense charitable à des fins sociales comme sont de plus en plus perçues les autres dépenses publiques !

- Le quatrième et dernier principe est simple : c’est la mise au cœur de tous les débats du citoyen en tant que tel !

Quelles ont été les grandes avancées ces dix dernières années ?

R.P. : Nous avons pu, grâce au Manifeste et aux associations qui se sont investies depuis tout ce temps avec nous, atteindre la conscience des gens et mettre à l’ordre du jour des agendas nationaux et internationaux cette question de l’eau. Jusque-là l’eau était seulement une question environnementale... On se questionnait beaucoup par rapport à l’état des rivières, d’un glacier, d’un lac, etc. Aujourd’hui, on a sorti l’eau de sa dimension environnementale pour la mettre dans le champ des droits. Avant on parlait beaucoup de problèmes de gestion de ressource nationale (« La culture de l’eau ! »). Maintenant, on comprend l’eau en termes politiques, vie et futur, mais aussi tous les risques qui peuvent en découler.

Un autre acquis est l’intensification des initiatives locales et internationales visant à la reconnaissance de l’accès à l’eau comme droit humain. Reconnaissance que nous n’avons pas encore obtenue et pour laquelle nous avons d’ailleurs l’intention, lors de la journée du 60ème anniversaire de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme du 10 décembre 2008, de mobiliser l’opinion publique et faire pression sur la classe politique pour que le droit à l’eau soit reconnu ce jour-là.

Notre combat contre la privatisation de l’eau n’a pas encore atteint le résultat escompté. Au Pays-Bas, en 2004 nous avons obtenu la promulgation d’une loi interdisant toute privatisation des sociétés de distribution d’eau mais cette loi ne concerne malheureusement pas les entreprises de traitements des eaux usées et égoûts. Cet objectif est difficile à atteindre également dans les domaines agricoles où on se bute aux grands mouvements corporatistes et consortia agricoles. Il faut savoir que l’agriculture actuelle est la principale consommatrice des réserves en eau douce de la planète (70% au niveau mondial dont une grande partie réservée à l’irrigation) et que cette utilisation est rarement facturée ou en tout cas dérisoire par rapport à l’eau consommée pour les usages domestiques.

La mise au cœur des débats des citoyens est un objectif que nous avons atteint et que nous continuons de poursuivre au travers, par exemple, des Parlements des jeunes pour l’eau (voir article )

La bataille pour le financement public est encore longue... On constate souvent que, plutôt que de passer par le citoyen en tant que contribuable, on laisse les sociétés privées s’appuyer sur lui en tant que consommateur. C’est, dés lors, une illusion de croire que nous ne payons rien ! La société privée s’assurera une marge bénéficiaire bien évidemment assumée par l’individu, vous et nous, pris comme consommateur et non comme citoyen. Cela veut dire que notre interlocuteur direct est le producteur et plus l’Etat... Or, tant qu’on laisse une logique privée réguler ces échanges, on ne pourra jamais justifier la reconnaissance de l’eau comme droit humain, et son statut de bien commun ! Ce financement privé annihile également toute reconnaissance du citoyen, pris dans son acception première, comme élément clé du système. Le citoyen est non seulement un moyen mais un objectif !

En résumé, les enjeux sont multiples et intègrent cette dimension citoyenne à plus d’un niveau :

  • Système et fiscalité mondiale sur l’eau,
  • Droit d’accès et principe de souveraineté,
  • Démocratisation et participation citoyenne : acceptation d’un système de financement public et de la création à long terme de Comités d’Elus et Conseils de Citoyens.

Quels sont, selon vous, les déclencheurs qui ont permis de faire prendre conscience au Nord de problèmes qui, jusque-là, étaient vus comme l’unique lot du Sud ?

R.P. : Cela a commencé par l’environnement : les gens prennent conscience, face à des événements comme les fortes chaleurs, le tsunami, etc, que cet enchaînement de catastrophes n’est plus le fait de simples accidents ! Ensuite, certaines minorités plus pauvres voient leur pouvoir d’achat fondre comme neige au soleil du fait notamment des effets de la privatisation. Dans peu de temps, on sera également convaincu des conflits à venir liés à l’eau et de toute la dimension politique qu’elle recouvre ! Malheureusement, peu en sont là dans la réflexion. C’est actuellement une minorité pauvre qui réalise l’ampleur des dégâts face aux montants des factures qu’ils ne peuvent plus payer.

Selon vous, l’éducation (sous toute ses formes), dans le processus de sensibilisation à l’égard de l’eau, a-t-elle un rôle important à jouer ?

R.P. : Oui et non... Oui car il est évident que les sensibilisations et actions que vous et d’autres associations menent à l’égard d’un public scolarisé et/ou plus jeunes sont essentielles. Eduquer les enfants reste primordial. Non, car je pense malheureusement que la prise de conscience est égoïste. Je pense que c’est au niveau des adultes, confrontés à leur réalités financières que la prise de conscience aura des retombées concrètes, c’est de là que commencera le mouvement citoyen !

Comment une association comme Quinoa peut-elle rendre plus efficace son action au niveau local pour l’articuler de manière cohérente avec les actions globales ?

R.P. : Pour agir efficacement, il faut prendre conscience que la solution au problème de l’eau est en dehors de l’eau ! La bataille pour l’eau passe par une bataille pour les finances publiques. Se battre pour l’eau, c’est se battre pour une nouvelle fiscalité et cela ne peut pas seulement être endossé par une association. Il faut unir vos forces autour de questions plus globales comme la pauvreté, le capitalisme, les rapports entre Etats. Le succès relatif du Manifeste est lié au fait que nous avons fait sortir de son domaine strict notre combat et notre démarche de sensibilisation. Nous avons en fait démasqué le caractère structurel de l’eau ! Evidemment, la fiscalité et ces autres domaines sont toujours présentés par leurs promoteurs comme immuables et ils paraissent extrêmement rébarbatifs à aborder. C’est justement par les armes de la pédagogie et votre capacité de sortir de ces cadres présentés comme infranchissables que vous y arriverez ! Le va-et-vient systématique entre le général et le particulier, le spécifique et l’universel reste la recette à suivre pour transmettre des messages et trouver des pistes de solutions à l’extérieur du cadre imposé !