Si ça vous intéresse...

Table des matières

Si ça vous intéresse...1 :

La décentralisation au Mali

Depuis 1991 le Mali s’est lancé dans un vaste processus de restructuration du fonctionnement de l’Etat : la décentralisation. Au-delà de ses aspects techniques, la décentralisation est un vaste projet de société. Elle s’attache aux idéaux de liberté, de démocratie et de développement contenus dans la toile de fond des revendications du peuple malien qui ont abouti aux événements du 26 mars 1991 [1] . La dimension institutionnelle et administrative de la décentralisation n’est que le support d’un chantier politique qui vise à prolonger le processus de démocratisation jusqu’à la base. Il entend également redonner le pouvoir de gestion locale aux citoyens du pays profond, à créer le cadre propice aux initiatives locales considérées comme le moteur d’une nouvelle approche de développement durable.

L’option politique d’une décentralisation à l’échelle de tout le territoire national se fonde sur trois évènements majeurs de l’histoire récente du Mali :

  1. La Conférence Nationale qui s’est tenue du 29 juillet au 12 août 1991. Elle a abordé les questions de décentralisation, en recommandant de lever toutes les entraves qui s’opposent à sa mise en oeuvre.
  2. La nouvelle Constitution qui a été adoptée par référendum le 12 janvier 1992 et approuvée le 25 février 1992. Elle pose les principes fondamentaux de la décentralisation et prévoit parmi les institutions de la République le Haut Conseil des Collectivités territoriales.
  3. La rébellion au Nord du pays (ndlr : il est principalement question de la révolte touareg) qui a connu une issue heureuse avec le Pacte National signé en avril 1992. La décentralisation s’est vite imposée dans le problème des régions du Nord comme la voie de la solution politique. Appliquer le principe de l’autonomie administrative aux régions du Nord et l’étendre à tout le pays était à la fois la solution du problème de la rébellion au nord et la prévention d’autres crises semblables sur le reste du territoire.

La décentralisation, une tradition

L’approche administrative de la décentralisation prend sa source dans le passé pré-colonial du Mali. En effet, cette forme d’organisation existait dans les systèmes d’administration des empires et royaumes qui se sont succédé sur le territoire national. Les entités qui constituaient ces empires jouissaient d’une autonomie administrative qui concernait tous les aspects de la vie quotidienne locale. Ainsi la décentralisation se trouve profondément ancrée dans les traditions de gestion administrative maliennes. C’est la raison principale qui explique le fait que tous les hommes politiques qui ont eu entre leurs mains les destinées du Mali ont utilisé, à un moment ou à un autre, le slogan de la décentralisation ; cette vaste réforme dont les objectifs majeurs sont entre autres :

  • L’approfondissement du processus démocratique : il s’agit d’adapter l’administration et plus généralement le cadre institutionnel aux objectifs et aux exigences du pluralisme politique en permettant l’émergence d’une démocratie locale.
  • La promotion du développement local et régional : favoriser l’émergence d’initiatives au niveau des différents acteurs et la mise en place d’un nouveau cadre du développement à partir des préoccupations, des ressources et du savoir-faire des populations locales.

Pour ce qui est de la stratégie de mise en oeuvre de la décentralisation, elle s’est fondée sur plusieurs principes majeurs dont la participation des différents acteurs (citoyens, Etat, partenaires) dans la conception et la mise en œuvre de la réforme.

La participation a été organisée à travers une politique de communication/mobilisation concernant le citoyen en premier lieu, avec des espaces de concertation autour du rythme et des instruments de la réforme. Cette démarche a pour objectif de réaliser une décentralisation tenant en compte les réalités économiques, sociales et culturelles du Mali.

A ce titre, la réorganisation territoriale à été réalisée dans le respect du principe que les citoyens représentent le socle réel de la réforme. Elle a consisté, pour la création des communes, à impliquer directement et à responsabiliser la société civile dans l’opération, en demandant aux villages et fractions de proposer des regroupement en vue de constituer l’espace des futures communes. Cette opération de réorganisation territoriale doit se poursuivre pour les échelons supérieurs (cercles et régions) avec la participation des élus.

La même dynamique a soutenu l’élaboration du cadre législatif et réglementaire nécessaire au démarrage de la réforme. Ce cadre se préoccupe d’une gestion adaptée des collectivités et doit être constamment amélioré avec l’implication des principaux acteurs.

Toute cette stratégie vise des enjeux spécifiques, notamment aux plans politique, économique et socio-culturel :

  1. La stabilisation du système politique et administratif : Rendre sa crédibilité à l’Etat en en concevant un nouveau qui reconnaît un rôle et une place aux initiatives individuelles et de groupes au niveau local.
  2. La dynamisation des économies locales : Chaque collectivité constitue un espace d’initiatives susceptible de favoriser une meilleure adéquation des programmes de développement et des besoins locaux.
  3. La préservation des acquis culturels : La décentralisation ambitionne de faire des communes les points d’ancrage du processus de démocratisation et de libre administration : "l’érection en commune doit remplir avant toute considération le critère fondamental de l’adéquation du cadre territorial et humain concerné, qui se traduit par la réunion de certaines conditions dont la volonté de vivre ensemble, l’existence de liens de solidarité et la viabilité économique" (art.3 du code des collectivités territoriales).

Le processus de décentralisation est entré dans sa phase opérationnelle en République du Mali avec l’existence de 703 communes, 48 cercles, 8 régions plus le district de Bamako et l’émergence de plus de 10.000 nouveaux élus.

Malgré ce volontarisme et les réalisations déjà engrangées, les résultats de la décentralisation en termes d’amélioration des services de base aux populations restent modestes. Pour réussir la réforme, le Mali doit aller au-delà de ces acquis essentiellement institutionnels et faire en sorte que la nouvelle organisation administrative aboutisse à rendre des services de qualité aux populations. C’est une des raisons fondamentales de l’existence des collectivités.

Ousmane Sy [2]
Texte extrait de l’article :
"Ousmane Sy analyse la décentralisation au Mali : Enjeux et stratégie de mise en œuvre"
in Réalités (Journal de l’association culturelle Acte Sept),
Bamako, Mali, novembre 2003
Disponible au centre de documentation de Quinoa

Pour en savoir plus :
Réalisée par l’asbl Symbiose et avec le soutien et la collaboration de la CTB,
l’Exposition Mali. "Décentralisation et diversité culturelle"
est visible actuellement à la CTB, 147 rue Haute - 1000 Bruxelles

Si ça vous intéresse...2 :

Le « Sanankouya » ou « alliance à plaisanterie »

Le « sanankouya » souvent assimilé à une « parenté à plaisanterie » (appelée aussi cousinage à plaisanterie) est un système de solidarité inter-clanique et inter-ethnique très répandu en Afrique de l’Ouest. Il ne repose pas sur une parenté réelle entre alliés à la différence de la « parenté à plaisanterie » qui concerne des personnes ayant des liens de parenté avérés. La manifestation la plus remarquable du sanankouya réside dans les échanges de plaisanteries entre alliés. Les propos souvent injurieux qu’échangent à toute occasion les partenaires ne peuvent donner lieu à aucune conséquence. Mais au-delà de cet aspect ludique, l’alliance requiert une assistance mutuelle entre alliés (sanankoun) en toutes circonstances, un devoir voire une obligation de médiation lorsque l’un des partenaires est en conflit avec un tiers. De nombreuses études consacrées à ce phénomène typique des sociétés ouest-africaines ont donné lieu à des interprétations différentes quant à ses origines et à sa signification. M. Griaule et V. Pâques l’ont interprété comme étant une « alliance cathartique avec fonction purificatrice » reposant au départ sur un serment qui scellait un pacte de fraternisation. L’alliance engage donc les contractants et leurs descendants. Elle unit des groupes portant des patronymes différents et qui se repartissent entre différentes ethnies vivant dans différents pays de l’Afrique de l’Ouest. On peut citer ainsi les alliances Diarra-Traoré ; Keïta-Coulibaly, Touré-Cissé-Diaby, Bathily-Soumaré.

Le sanankouya (appelé Mangu chez les Dogons) peut avoir un caractère inter-ethnique (Mandingue-Peul, Bamanan-Peul, Sonrhai-Dogon, Dogon-Bozo, Minianka-Sénoufo, etc)... L’alliance peut unir aussi des groupes ethniques à des castes (Peuls-Forgerons) ou des castes entre elles (forgerons-autres castes) ou encore des contrées entre elles dans la mesure où celles-ci ont un peuplement relativement homogène. Quant aux fonctions du sanankouya, Sory Camara (qui a entrepris une étude des différents aspects de l’alliance) retient que celle-ci, à travers les échanges verbaux à caractères irrévérencieux entre alliés, « permet de canaliser les tensions éprouvées dans les rapports de parenté clanique et avec les alliés matrimoniaux ». En effet le sanankouya établit une relation pacificatrice qui joue le rôle d’exutoire de tensions qui autrement dégénéreraient en violences. Comme l’écrit fort justement Sory Camara « il s’agit de désamorcer la guerre, de la jouer pour ne pas la faire ». Ainsi le sanankouya permet aux africains de l’ouest de différentes contrées de fraterniser au premier contact, de dédramatiser des situations qui ailleurs conduiraient à des conflits ouverts. Au Mali, le sanankouya agit comme une thérapeutique qui participe quotidiennement à la régulation sociale. Les plaisanteries qu’échangent les alliés contribuent à détendre l’atmosphère, à rétablir la confiance, toutes choses indispensables au dialogue.

extrait de l’article de DOULAYE KONATE :
"LES FONDEMENTS ENDOGÈNES D’UNE CULTURE DE PAIX AU MALI : Les mécanismes traditionnels de prévention et de résolution des conflits"

Pour en savoir plus :
vous pourrez consulter l’intégralité de cet article en cliquant ici

[1] (NDLR) : Dans la nuit du 25 au 26 mars, le régime du Général Président Moussa TRAORE est renversé par un coup d’Etat militaire. Les forces armées se constituent en Conseil de réconciliation nationale (CRN), sous la conduite du lieutenant-colonel Amadou Toumany Touré (ATT).

[2] Ousmane Sy a été Coordinateur du Programme National de Décentralisation et de Réformes Institutionnelles de 1993 à 2000. Conseiller spécial du Président de la République du Mali dès 1997. De 2000 à 2002, il s’est vu confier le Département de l’Administration Territoriale et des Collectivités Locales. Depuis, il est devenu expert en matière de développement local, Président du Conseil des Gouverneurs de la Fondation Rurale pour l’Afrique de l’Ouest et Coordinateur du réseau "Dialogue sur la gouvernance en Afrique". Le 3 mai 2005, il a reçu le Prix International Roi Baudouin pour le développement.