By the Name of Tania

 

index Rencontre avec Bénédicte Liénard et Mary Jimenez, les deux réalisatrices de « By the Name of Tania« , un film beau et intense qui, à travers l’odyssée traumatisante d’une jeune femme péruvienne, conte la destruction et la dilution de l’humain et de la nature dans le système capitaliste. Le film tente aussi de reconstruire un espace de dignité et de parole pour ces destins ‘invisibilisés’.

ÉCRIRE POUR DIRE
…Quand des dépositions deviennent un récit à la portée mondiale…

Bénédicte : On a commencé à entendre parler, lors de nos voyages au Pérou, d’exploitation autour des mines d’or, mais aussi du problème de prostitution et d’exploitation du corps de la femme, directement liés à ces zones… Ce n’est pas ‘intrinsèque’ à l’Amérique latine ni même au Pérou, c’est juste récurent dans tout lieu d’exploitation, où les droits fondamentaux sont bafoués : on s’est rendu compte de la portée mondiale et systémique du propos !

L’utilisation mercantile du corps de la femme se passe aussi ‘chez nous’, quand on est dans des zones de fragilité, sans droits, comme avec les femmes sans papiers, qui sont beaucoup plus exposées à l’exploitation…

Sur ce sujet, on a tout de suite fait le lien avec nos préoccupations de femmes et de cinéastes engagées sur le territoire de l’Amazonie. On a donc entendu l’histoire d’un gars qui avait été mineur dans son adolescence… à 17 ans, il est tombé amoureux d’une fille dans un bordel. Il a voulu sortir de cette addiction à l’or, à l’alcool et au sexe, s’en échapper et la prendre avec lui, mais elle, elle n’a pas pu… Elle avait sur son dos une dette : c’est tout  le processus de la traite qui crée cette dette !

On a été touchées par cette histoire et avant de se lancer dans l’écriture, on a débarqué dans la ville d’Iquitos -où se déroule le film-, une ville d’Amazonie péruvienne, joignable uniquement par bateau ou par avion… On y a rencontré le brigadier Ismaël Vasquez : dans le film, il joue son propre rôle, c’est un peu le héros de « la traite ». Il voue sa vie à cette lutte, avec très peu de moyens. Ce qui a finalement cristallisé l’écriture du film, c’est un clef usb, sur laquelle se trouvait les dépositions de gamines retrouvées… Quand on les a lues, on était dans l’intimité de ces filles, au cœur de ce qu’elles avaient vécu et dans une parole qui leur était tout à fait nécessaire.

Bénédicte :  Pour nous c’était important aussi que Tania reste le « sujet parlant »… et faire vivre au spectateur l’expérience d’être au plus proche de son intimité -par son récit-, mais aussi une distance -par les images- pour rester lucide, avoir un point de vue politique et une altérité.
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DEVENIR MARCHANDISE
Quand le corps se dissout dans le système…

Mary : on a lu l’histoire d’une fille de 15 ans qui ne voulait pas sortir… Elle avait été retrouvée près des recherches très difficiles… Ça m’ a beaucoup interpellée… dans les dépositions, quelqu’un disait « je me suis habituée »… Quand on regarde le monde aujourd’hui, beaucoup de gens font un travail qu’ils n’aiment pas, pour vivre une vie possible à l’intérieur du capitalisme, c’est rare et très privilégié de faire ce que l’on veut, que son travail soit son plaisir…. c’est le propre de notre monde ! Ces filles ont une idée dans la tête : elles vont pouvoir payer leur dette, elles ont un projet ! comme tout le monde.

Bénédicte : …mais c’est un projet d’argent, pas un projet de vie ! l’argent, c’est une relation de présent au Pérou, on ne sait pas de quoi sera fait demain !

Mary : c’est vrai… le film parle de comment on devient l’esclave d’un système capitaliste, comment on devient marchandise….

Bénédicte : C’est aussi un film sur l’addiction. On est pris dans un système : tout est organisé pour que le peu que les chercheurs d’or gagnent sur leur pépite -alors qu’ils ont tellement souffert physiquement dans les vapeurs de mercure-, le claque tout de suite en alcool et en sexe… il n’y a pas de famille, tout le monde est seul ! il n’y a que des hommes et des prostituées. Ils reviennent d’un campement, isolés, boueux, crades… ils font transformer leur pépite en argent et passent ensuite 48h avec une fille… Puis ils repartent… Certains disent « C’est ma vie », « j’adore, je suis le roi, je possède le bordel pendant une semaine ». C’est le système dans son excès, dans son addiction… dans ses rapports de domination… Mais il y a aussi beaucoup d’amour et d’affection…

Et au-delà de ça, il y a d’autres choses en jeu. Il y a le facteur psychologique : à partir du moment où il y a viol, il y a séparation du corps et de l’esprit. Il y a une dissociation. Il faut remettre dans le contexte de l’Amérique latine : le viol est très peu condamné ! il y a un long chemin à parcourir. le corps de la femme est instrumentalisé à outrance, on est dans une société très patriarcale ! Il y a un service qui parle de la traite des personnes -mené par le brigadier Vasquez, qu’on voit dans le film- : il y a de l’information dans les écoles, on leur explique comment les proxénètes s’approchent, comment on crée la dette, mais, le grand paradoxe, c’est qu’en Amérique latine, on ne parle pas d’éducation sexuelle ! Inimaginable de montrer un condom enfilé sur un postiche ! ça c’est « no pasaran ». C’est dû au patriarcat, au conservatisme, et aussi au catholicisme, qui a une emprise très très forte…

 

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DONNER LA VOIX

…Quand « l’autre » histoire ouvre une brèche et crée un espace de parole…

Bénédicte : c’était important de proposer d’autres histoires que celles vues et revues dans les télénovellas ! Il est nécessaire pour nous que ce genre de film aille dans des lieux de médias dominants, comme les grands festivals (le film a été sélectionné à la Berlinale), car c’est là qu’on touche la dimension politique de notre travail ! Il faut rentrer dans un circuit de distribution non-alternatif, car c’est dans ce système-là que les « dominé·e·s » peuvent prendre une place et changer la « couleur »,  « le spectre »de l’intérieur. On doit se battre, nous, dans nos pratiques, pour permettre que cette parole apparaisse. Car, rester dans l’entre-soi sympathique des dominés ne nous fera pas avancer !

Le film a été projeté entre autres à Lima, où plein de gens découvraient le problème de la traite ! Le Pérou est hyper centralisé sur Lima, comme plein d’autres pays sur leur capitale. En Amérique latine, le cinéma appartient aux classes dominantes, il y a une émergence avec des écritures intéressantes, mais 90 % viennent de la bourgeoisie, ils font leurs études à l’étranger, à Londres, dans des écoles de cinéma en Europe, ou aux E-U… donc l’intérêt des cinéastes sur les classes populaires est conditionné ! ils se maintiennent dans une zone de confort qui est ‘la ville’, où il y a de l’argent, de la production, où il peut y avoir de la reconnaissance… les gens de Lima ne vont pas à Iquitos !

Regardez les premières images du film, avec ce bidonville immergé 6 mois par an, avec les latrines à ciel ouvert… Aller vers ces gens, ça veut dire littéralement et physiquement traverser la merde, parce que c’est comme ça, on marche dans le caca ! Tout le monde n’a pas envie de le faire, c’est exotique tant qu’on n’ a pas les pieds « dedans »… Il y a peu de tentatives de cinéma populaire au cœur des populations.

…Attention, je ne dis pas que nous, c’est ce que l’on fait ! ‘Tania’, c’est quand même un film qui appartient à une certain élite, avec un certain langage…. Mais on ne fait pas ce film POUR les gens qu’on filme, mais avec EUX. L’intérêt, c’est ouvrir une brèche et se mettre à parler d’une autre manière, dans d’autres lieux. il y a de la poésie, une recherche formelle, puissante, des tentatives de langage, pour repousser les limites préformatées…

 

AU NOM DE… TOUTES LES AUTRES

… Quand le courage d’exister, c’est résister !…

Mary : Tania est-elle une résistante ? je ne sais pas. Je pense qu’elle a de la résilience. Elle est un porte-voix. Mais si je demande à ces filles, elles ne se diront pas résistantes !

Bénédicte : les prostituées qu’on a rencontrées, elles sont prises dans un système, elles sont tenues par une dette. Plusieurs étaient dans des états graves de détresse psychologique. La prostitution, c’est aussi un système de survie. On pourrait dire qu’elles sont résistantes parce qu’elle sont vivantes ! Lydia -qui joue Tania, dans le film-, n’élabore pas un « système » de résistance, elle ne comprend pas dans quoi elle est, elle n’a pas le concept de résistance, mais elle l’est à sa manière : à 15 ans, elle était dans un refuge et elle n’arrivait pas à aligner 3 phrases tellement elle était traumatisée… Vivre, être une femme et ne pas être assujettie à un homme, en Amérique latine, et bien c’est déjà être fameusement résistante !

Mary : … et Fiorela -la personne transgenre dans le film-, défend sa communauté, elle étudie le droit pour les défendre !

 

AU FOND DU PUITS

… Quand la nature est une personne comme les autres…

Bénédicte : on a été jusqu’au « fond du fond » des mines illégales où il était dangereux et interdit de filmer. La destruction de l’Amazonie, on était au plus près ! mais dès qu’on est dans des zones aurifères, il y a de la mafia… à la base on voulait plus de confrontation avec ce paysage complètement pelé !

Mary : au Pérou, Il y a beaucoup d’exploitation et de destruction. A Cajamarca des groupes s’opposent aux compagnies minières, celles-ci ont la faveur de l’État : le discours du président, c’est la croissance ! Ils pensent que leur richesse est inépuisable… quel fantasme ! Mon émotion, elle « apparait » quand je pense à ces compagnies canadiennes, chinoises, légales, qui viennent détruire des populations, prendre l’eau. A Cajamarca, ils ont vidé un lac, et l’autre, ils l’utilisent pour nettoyer leurs minéraux. Il y a des trous qui ‘avancent’ et qui vont maintenant jusqu’à la place d’armes…

… Les résistances de populations natives, elles existent, mais il n’y a pas de « grand » soulèvement. Mais finalement, et ce que nous, ici, on se bouge ?

  • « BY THE NAME OF TANIA », de Bénédicte Liénard & Mary Jimenez (2019), Clin d’oeil film
  • A voir – entre autres !- au Cinéma Palace

  • A voir aussi, « Sortir du Noir » de Bénédicte Liénard et Mary Jimenez au théâtre de Liège ces prochains jours :  une installation de théâtre visuel & musical,  avec des témoignages authentiques, durs et uniques recueillis pour la première fois de l’autre côté de la Méditerranée… En savoir plus !

  • Bénédicte Liénard sera l’invitée, le 5 novembre de la rencontre au Cinéma Palace « Filmer ‘sur’ et ‘avec’ les sans-papiers, dans le cadre de la campagne ‘ni vu, ni reconnu’ du GSARA.