Quand manifestants = mouvance anarchiste. Retour sur le D19-20

°°°°°°°Le 19 décembre dernier, Quinoa prenait part à l’action du D19-20, bloquant l’accès du sommet européen à 5 différents carrefours dans Bruxelles. Cette action symbolique, portée par des citoyens, des agriculteurs, des associations, des collectifs militants et des syndicats regroupés au sein d’une plateforme non partisane, l’alliance D19-20, visait à dénoncer les politiques d’austérité et le traité transatlantique. En effet, l’alliance D19-20 prône l’abandon des mesures prises dans le traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance (TSCG) comme solution de sortie de crise et l’arrêt des négociations du traité de partenariat transatlantique de commerce et d’investissement (TTIP) entre l’Union Européenne et les Etats-Unis.

Le traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance (TSCG)

 « Une règle d’or absurde, injustifiable, antidémocratique et économiquement insensée »  

Ce traité sur la stabilité européenne, également appelé traité budgétaire, peut s’expliquer par une simple analogie : prenez les Plans d’Ajustement Structurel, imposés par le FMI aux pays du Sud dès les années 80, mettez les à la sauce européenne et on recommence. En effet, la règle d’or du traité budgétaire est simple. Désormais, les pays européens ne pourront pas avoir un déficit budgétaire de plus de 0,5%, sous peine de sanctions. Autant dire qu’aujourd’hui, aucun état n’y arrive : pour investir, développer ses écoles, ses hôpitaux, ses musées… un pays a besoin d’emprunter. Tout comme lors de l’application des Plans d’Ajustement Structurel dans les pays du Sud, il sera demandé aux pays européens de réduire leurs dépenses publiques au profit des investissements privés. Education, santé, culture, environnement,… verront leurs dépenses réduites comme peau de chagrin, voire privatisées. Pouvons-nous imaginer un service de police ou de pompiers n’intervenant que chez les personnes étant à jour de leurs cotisations?

Pour l’Alliance D19-20, « L’UE a décidé de faire payer la crise à la population plutôt qu’aux banques qui l’ont causée. Elle a opté pour des politiques d’austérité en évitant les consultations populaires, les débats et en ignorant les protestations. ». Il n’est pas difficile de voir le caractère destructeur d’un tel traité : pertes massives d’emploi, dégradation de l’accès à la culture, à l’éducation, à la santé, de l’environnement, explosion de la dette, de la pauvreté, des inégalités et de l’exclusion sociale,…


Le traité de partenariat transatlantique de commerce et d’investissement (TTIP)

« Imagine-t-on des multinationales traîner en justice les gouvernements dont l’orientation politique aurait pour effet d’amoindrir leurs profits ? Se conçoit-il qu’elles puissent réclamer — et obtenir ! — une généreuse compensation pour le manque à gagner induit par un droit du travail trop contraignant ou par une législation environnementale trop spoliatrice ?source

Le traité transatlantique n’est pas nouveau. Déjà négocié secrètement en 1995, il avait été abandonné suite à une vague de protestations de l’opinion publique. Vingt ans plus tard, il fait son grand retour. Ce traité entérine un accord commercial entre l’Union Européenne et les Etats-Unis, prévoyant une libéralisation plus grande des marchés et des législations en vigueur des deux côtés de l’Atlantique. Or, si l’on regarde de plus près, que reste-t-il à libéraliser ? Pas vraiment les marchés où les taux d’importation et d’investissements sont très similaires des deux côtés de l’Atlantique. Ce qu’il reste à libéraliser par contre, ce sont les mesures sociales et environnementales de l’Union Européenne, plus protectrices que celles en vigueur aux Etats-Unis. Ce traité permettrait en effet aux multinationales de traîner devant des tribunaux spécialement prévus à cet effet les Etats dont les législations économiques, sociales, environnementales, sanitaires… seraient jugées comme entravant le commerce et, de ce fait, causant une perte de profits pour ces multinationales. Les Etats pourraient alors être condamnés à payer des millions d’euros à ces entreprises suite à une limitation dans l’importation d’OGM ou de viandes gonflées aux hormones, pratiques légales aux Etats-Unis et interdite en Europe. De même, si un Etat souhaite augmenter le salaire minimum, il pourrait se faire attaquer en justice par ces multinationales au nom d’une perte de profits.

Ce traité consacre donc encore une fois le dictat de l’économie sur les constructions sociales de l’Union Européenne. L’ironie de celui-ci étant qu’il est négocié secrètement, sans en aviser la société civile, mais bien en collaboration avec les lobbys de ces mêmes multinationales. Les gouvernements nationaux eux-mêmes se voient interdire l’accès à ces négociations. Seuls les lobbyistes y ont un accès privilégié. Outre l’impact sur la santé, l’éducation, l’environnement, l’économie locale, ce traité est donc surtout antidémocratique.

 Le blocage du 19 décembre, un succès?

L’Alliance D19-20 qualifie l’action du 19 décembre de grand succès. En effet, près de 2000 personnes ont répondu présentes pour l’ensemble de cette mobilisation. Leurs objectifs semblent avoir été atteints: Rassembler différents secteurs de la population pour apprendre à travailler ensemble et organiser une action commune, poser une action d’ampleur plus radicale que ce à quoi nous avons participé ces dernières années et sensibiliser un public de plus en plus large sur des sujets peu connus et pas débattus, malgré leurs conséquences catastrophiques. »

Cependant, face à ces deux traités qui concernent l’ensemble des pays membres de l’Union Européenne et qui auront un impact sur la vie de tous les citoyens – agriculteurs, professeurs, fonctionnaires, employés, ouvriers, étudiants, retraités, artistes, médecins, éducateurs, entrepreneurs, consommateurs, indépendants, chômeurs – une mobilisation de 2000 personnes reste faible…

De plus, l’objectif de la mobilisation était de pouvoir rencontrer Elio Di Rupo, Karel De Gucht ou encore Herman Van Rompuy. Pourtant, aucun de ces trois représentants politiques n’a accepté de recevoir les doléances de l’Alliance du D19-20.

Si cette mobilisation est un succès en termes de synergie des forces, elle est donc un échec en termes de démocratie et de débat public….

 Une presse indépendante?

Il est vrai que, concernant ces deux traités, l’information est difficilement accessible tant les dirigeants européens et les lobbys économiques craignent que le citoyen fasse, une fois encore, échoué leurs projets d’impérialisme économique aveugle.

Cependant, le rôle des médias est à questionner. Ces traités, bien que concernant l’ensemble de la population belge, ne sont pas ou très peu abordés dans nos médias. Plus intriguant encore, suite aux mobilisations du 19 décembre, ces mêmes médias ont pratiquement évité d’aborder le sujet de ces traités, se bornant à parler de “manifestations contre un sommet européen”, RTL-TVI poussant la langue de bois à son paroxysme en réduisant pratiquement le sujet de cette manifestation en un sondage ‘Pour ou Contre le blocage pour faire valoir ses opinions’.

A côté de ce silence étonnant de nos médias, apparaît une décridibilisation de la société civile et de ses mouvements sociaux. En effet, lors de la mobilisation du 19 décembre, certains manifestants ont été arrêtés car ils auraient voulu bloquer pacifiquement les voitures de dirigeants attendus pour le sommet européen. Or, dans toute la presse écrite belge (La Libre, Le Soir, L’avenir, Rtl, la DH,…), l’on retrouve le même simulacre d’article, qui semble avoir été copié-collé d’un journal à l’autre, parlant “d’arrestations d’activistes de la mouvance anarchiste”. Fait étonnant car ces mêmes “activistes”, qui ne sont autre que des citoyens, ignoraient eux-mêmes qu’ils faisaient partie de cette ‘mouvance anarchiste’. Ces tentatives de stigmatisation sont le jeu des communiqués de la police, étonnament reproduits sans questionnement dans notre presse ‘indépendante’. Le terme de mouvance anarchiste est utilisé à la fois pour discréditer la voix de ce mouvement social, mettre une distance entre la cause de ces vils ‘anarchistes’ et l’honnête citoyen et finalement éviter un débat de fond sur ces deux traités, totalement évincés de ces articles de presse.

Ces mêmes articles de presse parlent également d’un “policier légèrement blessé”. Mais aucun ne fait mention de la violence inappropriée des arrestations face à un mouvement pacifiste, pourtant dénoncée par les associations. Aucun également ne parle des saluts nazis perpétrés par un policier face aux ‘activistes de la mouvance anarchiste’ lorsque ceux-ci étaient derrières les barreaux. De même, un cameraman présent sur les lieux s’est vu empêcher de filmer ces arrestations, qualifiées d’arbitraires par les associations.

Comment donc se faire entendre dans cette presse stigmatisante et pas tellement indépendante?

Selon Indymedia« Ces pratiques anti-journalistiques font de ces médias les portes-paroles des forces de l’ordre et de l’idéologie sécuritaire. Le nombre de presses concernées confirme à nouveau un manque de pluralisme plus qu’inquiétant. Ce déni de reconnaissance de citoyens en tant que tels, d’une part, et la lutte symbolique qui vise à dissuader quiconque voudrait porter des idées politiques en dehors du cadre imposé par les autorités pour pouvoir manifester, d’autre part, sont tous deux l’ennemi de la démocratie. »

Lire aussi à ce sujet le témoignage de Julien Artoisenet

Un déni de démocratie

Cette manifestation est donc pour beaucoup le constat d’un déni de démocratie. Les manifestants ont en effet joué la carte de la démocratie. Ils ont respecté les accords négociés avec les forces de l’ordre, ont manifesté pacifiquement, ont simplement souhaité être écoutés, au même titre que les lobbys économiques.

Or, ce jeu de la démocratie ne fonctionne plus. Non seulement, les manifestants n’ont pas été entendus mais ils ont été décridibilisés dans la presse et soumis à des arrestations arbitraires. D’après Indymedia, ces dernières sont d’ailleurs « le symptôme d’un système politique aveugle et non adapté à la construction d’un espace public digne de ce nom. La police doit être un service public qui défend l’ordre démocratique et pas le joker d’une classe dirigeante incapable de justifier certaines de leurs positions. »

La démocratie, en temps de crise, semble ne plus être de mise. Doit-on accepter que ceux que nous avons élus refusent de nous écouter ? Qu’ils jouent le jeu des pouvoirs économiques en faisant fi des acquis sociaux durement obtenus ? Désormais, comment se faire entendre dans un contexte où la presse, la police et les dirigeants sont contre la société civile et ses citoyens ? Ces traités ne concernent pas uniquement les 2000 personnes présentes lors de la manifestation mais bien chaque citoyen un tant soit peu soucieux de son avenir.

 Aux armes, citoyens

Les 2000 personnes présentes lors de ces manifestations ont marqué un premier jalon dans une longue bataille qui s’annonce contre ces politiques européennes qui nuisent à la population. L’Alliance D19-20 donne rendez-vous à toute personne souhaitant la rejoindre en 2014. Vous pouvez signer l’appel et vous tenir informer de la suite de ses actions sur le site web : http://www.d19-20.be/fr/

Pascale Vanderputten