Newsletter 2006/1 : Quelle démocratie ?

Sommaire

  • Éditorial
  • Dis tonton, c’est quoi la démocratie ?
  • Conscientiser et désobéir
  • Que vive la démocratie
  • Paroles de bénévole : Premiers pas sur scène !
  • Flash Back : Le théâtre-forum selon l’Atelier-Théâtre Burkinabé
  • Paroles de partenaire : La démocratie malienne par Adama TRAORE
  • Si ça vous intéresse…

Editorial

Du Faut-il le rappeler ?…

À l’heure où voter est devenu pour beaucoup de jeunes synonyme d’envoyer un sms à une chaîne de télé pour plébisciter un “people” quelconque, où le désenchantement de plus en plus palpable vis-à-vis du monde politique a des effets inquiétants sur le plan de la participation démocratique, où les partis d’extrême droite sont en constante progression, où les gestes solidaires à l’égard des sans papiers risquent d’être sanctionnés pénalement…, faut-il rappeler que nous avons chacun notre rôle à jouer en tant que citoyen actif sur la scène de la démocratie ? Apparemment la réponse est : OUI ! Oui, il est nécessaire de rappeler que notre rôle de citoyen ne se limite pas à déposer, sans réelle conviction parfois, un bulletin dans une urne une fois de temps en temps mais que la démocratie se construit au jour le jour par chacun d’entre nous.

Que ce soit au sein de structures démocratiques officielles, de débats publics, des médias ou dans nos relations au quotidien, la participation aux affaires publiques et l’exercice d’une citoyenneté active passent nécessairement par une responsabilisation et un accroissement de la capacité d’agir de la population. Aujourd’hui, les initiatives, qui ont pour but l’ « éducation à la citoyenneté », se multiplient et gagnent en succès. Ce succès traduit-il la frustration d’une part importante de la population qui estime ne pas avoir suffisamment accès au dispositif démocratique ? Probablement. Ce qui est certain, c’est que ces actions, qui ont pour vocation de développer la responsabilisation citoyenne, l’esprit critique, le sens de la démocratie, le libre-arbitre et une capacité de revendication et d’action…, offrent un espace de parole et d’échange collectif et donc un lieu propice à la créativité et à l’innovation en matière de participation citoyenne.

En tant qu’ONG d’éducation au développement, Quinoa vise à sensibiliser les jeunes aux réalités sociales, culturelles, économiques et politiques des différentes populations du monde. Mais c’est également en faisant prendre conscience de la richesse que représente la diversité des sociétés humaines que Quinoa veut susciter un regard critique sur notre propre société et insister sur l’importance du rôle que chacun d’entre nous peut (ou devrait) y jouer.

Ce premier numéro de la newsletter en ligne de Quinoa propose de mettre en lumière différentes initiatives de citoyenneté active. Qu’elles soient collectives ou personnelles, issues du monde associatif ou d’un dispositif fédéral, en Belgique ou dans d’autres pays, toutes ces initiatives sont des preuves qu’il existe bien des façons de prendre part aux affaires publiques et que tout un chacun devrait pouvoir y trouver sa place. Et si, comme vous allez le découvrir dans les articles qui suivent, le processus démocratique est aujourd’hui mis en scène, contesté sur certains de ses aspects, expliqué aux plus jeunes, replacé au centre des débats entre jeunes de différents pays européens, (re)construit par l’ensemble de la population comme au Mali…, c’est au moins la preuve qu’il vit ! Et, comme on dit chez nous, tant qu’il y a de la vie,…

Dis tonton, c’est quoi la démocratie ?

La démocratie !… Tout le pouvoir au peuple, les libertés et les droits fondamentaux, les droits humains, le suffrage universel, le multipartisme, ah ! les élections, la liberté de la presse, les campagnes électorales, les débats parlementaires, ah ! que tout cela est beau et que tout cela est bon !

Aujourd’hui, la démocratie est tellement inscrite dans notre quotidien qu’elle passe inaperçue. Nous la considérons comme une évidence et un acquis, alors qu’elle n’est rien d’autre que le reflet de ce que nous décidons d’en faire collectivement, car si le pouvoir est au peuple, alors le lieu du pouvoir est vide : personne ne peut légitimement l’occuper en son nom propre mais, en revanche, nous devons en permanence nous préoccuper de l’habiter.

Puisqu’il faut sans cesse choisir, réparer le passé, répartir le présent, construire l’avenir, bref, puisqu’il faut sans cesse décider, si le lieu du pouvoir est vide et que nous nous en désintéressons, il se trouvera toujours quelqu’un pour l’occuper, se l’approprier, en changer les règles et décider sans nous. La démocratie n’est pas offerte, elle n’est que ce que nous gagnons si nous veillons à la défendre, à l’adapter, à l’améliorer, afin d’être chaque jour protégés des tentations totalitaires.

La démocratie n’est pas un produit fini dont il suffirait de faire la promotion ou de diffuser le mode d’emploi. Il n’y a pas de modèle démocratique mais bien un débat permanent sur la question du pouvoir, qui peut, dans certaines conditions, conduire ç un contrat démocratique provisoire au sein d’un groupe de personnes. On peut rendre possible l’émergence de la démocratie, on ne peut prévoir ni son contenu, ni la forme qu’elle prendra dans un contexte culturel donné, ni les conflits et les débats qui l’animeront et la transformeront.

La démocratie n’est que ce que nous en faisons, c’est la forme de pouvoir que nous nous donnons et que nous transmettons de génération en génération, non seulement dans la mesure où nous pensons à l’enseigner, mais aussi dans la mesure où nous la pratiquons au quotidien, avec nos proches, avec nos amis, dans l’ensemble de nos relations avec les autres.

Le chemin à été long, et suivi de manières diverses dans le monde, mais partout, au cours de l’histoire, dans toutes les sociétés humaines, des communautés humaines se sont battues pour devenir maîtresses de leur destin et se débarrasser de ceux qui cherchaient à utiliser le pouvoir dans leur seul intérêt personnel.

Les formes de la démocratie ont changé au cours de l’histoire, diverses communautés humaines, partout dans le monde, ont élaboré dans leur propre contexte des formes de démocratie différentes. A de nombreuses reprises, la démocratie a même dû reculer sous les assauts du racisme, du nationalisme, de l’autoritarisme, de l’impérialisme, parce que les sociétés sont conflictuelles, les intérêts contradictoires et que, sans cesse, l’intérêt individuel des uns entre en conflit avec l’intérêt individuel des autres dans l’élaboration d’une vision commune de l’intérêt collectif.

Autocrate, dictateur, fasciste, populiste, despote, oligarque, empereur, monarque absolu, technocrate, führer, guide suprême, phallocrate, machiste, raciste, … ou démocrate ? Cela dépend de nous !

La démocratie n’est donc pas un objet extérieur à nous, c’est une culture du pouvoir, une manière de concevoir les conflits, les relations à l’intérieur d’un groupe et entre les groupes, un outil qu’il ne sert à rien de regarder en proférant des incantations soit pour le blâmer soit pour l’encenser, un outil qui n’a de sens que si nous l’utilisons chaque fois que la question du pouvoir se pose, dans nos relations individuelles et collectives, entre nous, avec les autres, dans nos relations avec les institutions, non seulement politiques (Parlement, gouvernement, aux différents niveaux de pouvoirs), mais aussi sociales, économiques et culturelles (famille, école, entreprise, télévision, etc.).

Bien plus encore, la démocratie est une culture si elle est en mesure de nous protéger contre nos propres velléités autocrates. Il s’agit d’habiter la démocratie plutôt qu’habiter le lieu du pouvoir, faire des outils de la démocratie un mode de vie, un mode de résolution des conflits, et s’interdire donc de régler les conflits par un usage abusif de la force, par la violence physique (je décide parce que je suis le plus fort), institutionnelle ( je décide ce que je veux parce que j’ai du pouvoir) ou technocrate (je décide parce que je sais mieux que les autres).

Au premier abord, si on se contente d’une approche superficielle centrée sur nos institutions politiques, la démocratie ne semble pas très excitante… Une liste de droits et libertés à respecter, des partis politiques, des élections au suffrage universel, un Parlement et un gouvernement… L’apprentissage de la démocratie devient alors un parcours initiatique qui, tantôt au moyen de mises en situation, tantôt au moyen d’exposés plus ou moins interactifs, devrait conduire les jeunes et les moins jeunes à intégrer des comportements et des modèles établis. La démocratie y perd son contenu, se limite à des formes à respecter et nous risquons dés lors de la considérer comme une recette que d’autres pourraient (devraient ?) aussi adopter.

Mais la démocratie est à la fois bien plus et bien moins qu’un ensemble de règles à respecter pour vivre dans la paix et la prospérité. Bien moins que cela parce que les droits et libertés, les élections, les partis politiques, le Parlement et le gouvernement ne sont que les formes que nous lui avons données ; mais aussi bien plus que cela, parce que si la démocratie est une culture, nous devons l’inventer et la nourrir tous les jours à chaque instant.

Alors que la démocratie a tendance à devenir un dogme, nous pensons qu’elle devrait au contraire redevenir un débat, afin réhabiliter, remettre en évidence la multitude de conflits qu’elle porte en elle. La démocratie est une culture, une pratique politique et sociale qui trouve son fondement dans l’appropriation des éléments du pouvoir par l’ensemble des citoyens d’un Etat, par l’ensemble des personnes qui composent un groupe, une institution. Le « contrat démocratique » est dés lors fragile, et doit rester fragile parce qu’il ne sera démocratique que s’il admet et prévoit la possibilité réelle de sa remise en question permanente. La démocratie se fait et se défait à chaque instant, elle se nourrit, s’enrichit d’une pratique et d’une réflexion permanente qu’elle permet et suscite elle-même.

Pierre Waaub

Article extrait de la Fiche pédagogique n°1 : « Ma petite démocratie : penser la question du pouvoir » ,crée dans le cadre de la campagne ’La démocratie, c’est pas que des mots (au Nord comme au Sud)’ en 2004 par le Programme public d’éducation au développement Annoncer La Couleur.
Plus d’infos sur Annoncer la couleur et cette campagne

Conscientiser et désobéir

Mais qu’ont donc en commun Martin Luther King, les faucheurs d’OGM, Gandhi, les squatters de chancres urbains et les activistes de Greenpeace ? Le fil rouge qui les unit s’appelle « désobéissance civile », expression passée – à juste titre ? – dans le langage courant aujourd’hui… Mais quelle est l’origine de cette expression ? Que recouvre la désobéissance civile ? Quels sont ses enjeux ? A quoi sert-elle ? Autant de questions qui invitent à revisiter l’Histoire, à (re)lire quelques textes… et à méditer !

Aux sources de l’expression

Dans son « Discours de la servitude volontaire », Etienne de La Boétie [1] étudie les concepts de liberté et d’égalité, et analyse les rapports de pouvoir pour comprendre comment les citoyens se soumettent si facilement à l’autorité et à la domination des puissants. Selon lui, l’être humain est naturellement libre : la privation de liberté est le résultat d’une acceptation consciente ou inconsciente d’un statut de soumission, comme celui d’esclave par exemple. Prolongeant son propos, il affirme dès lors que chaque personne choisit délibérément de se soumettre ou non à autrui ou à un système. Ici, l’expression « désobéissance civile » n’est pas encore mentionnée, mais on y trouve certains de ses fondements.Si l’Histoire est jalonnée de moments de « désobéissance civile » depuis l’Antiquité, il faut remonter au 19ème siècle pour en avoir une théorisation, celle d’un philosophe américain connu sous le nom de Henry David Thoreau. Alors que les Etats-Unis préparent la guerre contre le Mexique (1846-1848), des impôts, servant notamment à financer l’invasion, sont réclamés aux citoyens américains. H. D. Thoreau, qui vit isolé dans une cabane au milieu d’une forêt du Massachusetts, refuse de les payer car il les juge immoraux. Son acte lui vaut alors une nuit en prison et par la suite il écrit un essai intitulé, à titre posthume, « désobéissance civile ». Son texte inspirera plus d’une personne dans les décennies suivantes et servira de référence essentielle au mouvement de la non-violence.

D’illustres désobéissants…

Installé en Afrique du Sud jusqu’à la Première Guerre Mondiale, Gandhi lutte pour la défense des minorités indiennes victimes de discrimination raciale. Le pays est alors sous le joug britannique et l’engagement du pacifiste indien l’amène à séjourner en prison… Là, il poursuit des recherches dont le but est de trouver le moyen de libérer l’être humain de toute forme de servitude. C’est alors qu’il lit le texte de Thoreau et qu’il adopte désormais la « désobéissance civile » pour atteindre son idéal de non-violence. A son retour en Inde en 1915, Gandhi prône la non-coopération avec les Britanniques et lance un appel au boycott de tous les produits anglais et à la grève de l’impôt. Ses idées rassemblent des milliers d’Indiens autour d’actions pacifiques de résistance à l’impérialisme économique, politique et culturel anglais. Pour lui, le peuple indien ne parviendra à la souveraineté face aux Britanniques que s’il est uni et qu’il privilégie son propre artisanat dans la vie quotidienne. A ce titre, Gandhi rassemble alors Musulmans et Hindous autour de volontés identiques, dans ce qu’il appelle la satyâgraha, la Voie de la Vérité. En 1940, il lance une vaste campagne intitulée précisément « désobéissance civile » et, sept ans plus tard, l’Inde connaîtra son indépendance…Un peu plus tard, dans les années 60, un certain Martin Luther King rallie pacifiquement des milliers de Noirs américains victimes de lois discriminatoires : interdiction de s’asseoir sur les bancs publics, obligation de s’asseoir sur les dernières banquettes dans les bus, absence de droits de vote, etc. Au nom de la justice pour tous, Martin Luther King prêche pour une action sociale collective transgressant les lois imposées aux Noirs. L’un des plus célèbres moments relève de l’appel du pasteur afro-américain à boycotter les bus. Le boycott dure plus d’un an et trouve une issue lorsqu’une nouvelle loi est votée : la fin de la ségrégation entre les Noirs et les Blancs…

Anarchie, révolution ou désobéissance ?

De nombreux textes traitant de la « désobéissance civile » sont aujourd’hui accessibles sur la toile. Parmi eux, celui d’Hannah Arendt [2] qui décrit ces « désobéissants », comme des « minorités organisées unies par des décisions communes plutôt que par une communauté d’intérêts, et par la volonté de s’opposer à la politique gouvernementale, même lorsqu’ils peuvent estimer que cette politique a le soutien d’une majorité » [3]. Nous sommes en 1972 et Hannah Arendt écrit son essai à la fin de l’invasion militaire américaine au Vietnam. Partout aux Etats-Unis, au milieu des plus grands centres urbains, sont organisés de gigantesques sitting en faveur du non à la guerre au Vietnam. Hannah Arendt parle alors d’une « désobéissance civile » qui cherche à éviter les injustices, plutôt qu’à les corriger comme pourrait le faire l’Etat de droit.De ce texte et d’autres se dégagent des caractéristiques communes qui identifient un acte comme de la « désobéissance civile », distinct dès lors de l’anarchisme, de la révolution ou encore de l’objection de conscience. La désobéissance civile émane d’une infraction consciente et intentionnelle, publique et est issue d’un mouvement collectif mené par une minorité. De plus, elle est pacifique et a pour but de modifier une règle ou une loi, et a des fins novatrices ou de changement.

Conscientiser et désobéir

Les mouvements collectifs actifs dans la désobéissance civile se composent le plus souvent de personnes ayant conscientisé un phénomène avec lequel elles sont en désaccord. Dans ce cas, si le pouvoir est incarné par la loi, le contre-pouvoir est alors exercé par les citoyens qui souhaitent modifier ou supprimer cette loi. Pour certains, la désobéissance fait avancer la démocratie, puisque c’est sous son impulsion que le système législatif d’un Etat peut évoluer. En ce sens, les convaincus de la désobéissance estiment qu’être désobéissant, c’est accomplir un devoir citoyen de gestion de la cité, dans l’intérêt du plus grand nombre.On sait aujourd’hui quel est le poids du contre-pouvoir [4] détenu par les acteurs de la société civile face aux effets néfastes de la mondialisation économique : parmi de nombreux exemples, on peut citer le départ des usines Coca-Cola du Kerala en Inde après des sitting menés par des groupes de femmes pendant plus d’une année devant l’entrée de l’entreprise américaine [5]. Dans ce cas-ci, les actes de désobéissance civile ont mené à la décision des autorités d’interdire à l’entreprise de rester implantée au Kerala. Et ce à juste titre : Coca pompait entre 1 million et 1 million et demi de litres d’eau potable par jour dans les nappes phréatiques, dans une région où elle fait grandement défaut…

De même, en 1971 en France, il a fallu que des centaines de femmes revendiquent publiquement qu’elles avaient avorté dans l’illégalité complète – et on connaît les conditions dans lesquelles se pratiquaient les interruptions volontaires de grossesse ! – pour que la constitution française soit modifiée : la loi légalisant la médicalisation de l’avortement est votée en 1975. Sujet à de nombreuses controverses de nos jours encore, cet exemple illustre à quel point des actes, posés en dehors du cadre légal en vue de faire évoluer les institutions étatiques, peuvent se transformer en véritable fait de société. La pression exercée dans ce type de situation ne peut alors que forcer les responsables politiques à ouvrir le débat et à adapter la loi aux changements d’une société humaine.

Désobéir aujourd’hui

Les désobéissants contemporains agissent au nom d’un éventail diversifié de situations qu’ils estiment injustes ou dangereuses. Ainsi, en février 2003, alors que les Etats-Unis vont envahir l’Irak au nom de la « démocratie », des activistes de Greenpeace rentrent en zodiacs dans le port d’Anvers, par où transite du matériel de guerre, pour peindre « No War » sur un navire américain… A Bruxelles, depuis environ trois ans, le Tagawa, un ancien hôtel japonais de la chic avenue Louise est occupé par une quarantaine de squatters. En négociation régulière avec les responsables politiques, les habitants du Tagawa défendent avant tout l’accès au logement pour tous. Ils dénoncent une promotion immobilière excessive qui provoque la prolifération outrageante de chancres urbains et l’augmentation excessive des loyers.De son côté, le RAP [6] (Résistance à l’Agression Publicitaire) a récemment mené des actions dénonçant les publicités pour voitures… Au mois de janvier, boulevard Général Jacques à Bruxelles, devant un stand qui vantait un nouveau modèle de décapotable, quelques activistes armés de panneaux « TROP de publicité pour TROP de voitures » – ont dû dégager après une heure de protestations. La police, appelée par la multinationale publicitaire américaine Clear Channel, leur en avait intimé l’ordre.

Les « Flagadas ». Un autre groupe d’activistes, assez récent à Bruxelles : les Flagadas qui dégonflent les pneus des 4X4 qui circulent en ville ou en maculent les carrosseries avec de la boue « faite maison ». Bien que menées de nuit et anonymement – et donc en dehors du cadre de la désobéissance civile selon ses caractéristiques spécifiques – les actions des Flagadas ouvrent le débat sur la présence des 4X4 dans les agglomérations. Le collectif dénonce le danger des monstres automobiles en cas d’accident, leur haut degré de pollution et enfin le non-respect d’une forme de « convivialité urbaine ». D’après un article du quotidien « Le Soir » [7], les Flagadas pourraient être condamnés pour « destruction ou mise hors d’usage de véhicules à moteurs », pour « avoir volontairement endommagé ou détruit les propriétés mobilières d’autrui », ou encore pour « harcèlement » et risquer jusqu’à plusieurs années de prison… Quant à l’application de ces lois, rien n’est moins sûr ! Les opposants aux Flagadas jugent que les dégonflages sont une atteinte à la vie privée et au respect de la liberté individuelle. Au moins, le débat est ouvert…

Tolérance zéro ?

Aux yeux de la loi, les désobéissants sont théoriquement condamnables. Dans le cas des faucheurs d’OGM, si plusieurs procès ont mené à la condamnation de certains d’entre eux, le dernier procès à Orléans, en France – le 9 décembre dernier – les a relaxés… Le tribunal correctionnel a en effet reconnu « l’état de nécessité » de l’action des faucheurs, qui résulte « du danger actuel de diffusion incontrôlée de gènes provenant des OGM, dont la dissémination avait été autorisée, contrairement au droit constitutionnel à un environnement sain ». La désobéissance porte donc ses fruits dans certaines circonstances…

En Belgique, le Ministre de l’Intérieur, Patrick Dewael, évoque, dans le journal « Gazet van Antwerpen » du samedi 7 janvier 2006, les articles 77 et 77bis de la loi du 15 décembre 1980 (concernant le séjour, l’accès, l’établissement et l’éloignement des étrangers) pour « criminaliser l’aide que des citoyens et citoyennes de ce pays apportent à des hommes, femmes et enfants sans titre de séjour valable » [8]. En interprétant le soutien aux sans-papiers comme traite et trafic d’êtres humains, le Ministre ne menace plus seulement les sans-papiers, mais également les « criminels de la solidarité »… Du côté des associations, les réactions sont immédiates [9] ! Ces deux exemples, au même titre que de nombreux autres, montrent à quel point la désobéissance civile peut servir de levier au débat, voire même à l’amendement ou à la suppression de certaines lois. Comme s’est exclamé un jour José Bové, « la désobéissance civile, c’est la respiration de la démocratie ! ». Reste, bien entendu, que passer à l’action en désobéissant est une possibilité parmi de nombreuses autres dans l’exercice du contre-pouvoir : à chacun de trouver sa place et le rôle qu’il entend jouer ou non en tant que citoyen responsable ! A bon entendeur…

Emmanuelle De Caluwé,
Chargée des formations et des animations de Quinoa.

[1] Poète et philosophe français du 16ème siècle, ami de Montaigne

[2] Philosophe américaine (1906-1975), née en Allemagne et exilée en France en 1933, puis aux Etats-Unis.

[3] Hannah Arendt, “La désobéissance civile”, dans “Du mensonge à la violence, essais de politique contemporaine”, Pocket, 1994 (1972)

[4] Lire le livre de Miguel Benasayag et D. Sztulwark, « Du contre-pouvoir », La Découverte, 2000.

[5] Lire l’article de Vandana Shiva, “Les femmes du Kerala contre Coca-Cola”, in “Manière de voir” 83, octobre-novembre 2005.

[6] Résistance à l’Agression Publicitaire : découvrez une de leurs actions en images : ELECTRABEL naturelle…MENT

[7] Le Soir du 29 novembre 2005, Frédéric Soumois, « Un Flagada risque gros en dégonflant les pneus »

[8] Voir l’article sur le site du CNCD en cliquant ici

[9] Pour signer la pétition « NON À LA CRIMINALISATION DE L’AIDE AUX SANS PAPIERS ! », cliquez ici

Que vive la démocratie

En février 2006, la CNAPD lance deux nouvelles campagnes : « Démocratie & Courage » et « l’Europe que nous voulons ». Des campagnes qui s’adressent aux jeunes et font vivre les valeurs de paix, de justice, d’égalité, de démocratie et de solidarité.

La CNAPD est une coordination d’associations de jeunesse qui mène des projets d’information et de sensibilisation pour les jeunes. Le mois prochain, elle lance deux campagnes. Deux campagnes qui ont besoin de l’enthousiasme et du dynamisme de jeunes…comme toi ?!

Démocratie & Courage

Démocratie & Courage est née en Allemagne en 1998 à l’initiative de jeunes inquiets par la percée de groupes néo-nazis. Depuis plusieurs années, elle existe aussi en France. En Belgique, cette campagne est portée par la CNAPD et par le MRAX. Pourquoi ? Pas seulement dans une optique de lutte contre la banalisation du discours raciste ou contre la percée des partis nationalistes ; SURTOUT dans une perspective d’ouverture et de dialogue interculturel. Notre démarche ne vise pas à blâmer mais à comprendre. Comprendre pour changer. Comment ? En deux temps. D’abord, 60 jeunes recevront une formation à l’animation citoyenne. Trois modules de formation en résidentiel se tiendront de février à juillet 2006. Pendant 5 jours ces jeunes apprendront, approfondiront des techniques d’animation à l’éducation anti-raciste et citoyenne. Une fois formés, ils interviendront dans des écoles, associations, maisons de jeunesse sur les thèmes du racisme, des discriminations et de l’exclusion. Participer à Démocratie & Courage, c’est devenir animateur volontaire pour : travailler avec d’autres jeunes sur les préjugés et stéréotypes, explorer les différences et développer des pistes d’action au quotidien… Autant d’objectifs ambitieux qui ont besoin de toi, de vous !

L’Europe que nous voulons

Dans un autre registre, il y a l’Europe que nous voulons. Union Européenne, citoyenneté, institutions, politique… sont autant de termes qui parfois peuvent paraître rébarbatifs. Difficile de savoir ce qui se cache derrière ces mots. Et pourtant… Pourtant, l’Union Européenne joue un rôle de plus en plus important dans nos vies. Ses prises de position et décisions nous touchent tous, alors qu’elle n’est que l’affaire de quelques-uns. Que faire ? Démocratiser ces termes et placer le débat sur la place publique. Comment ? En organisant des rencontres informelles et conviviales entre jeunes.
Quelle Europe voulons-nous ? Telle est la question centrale qui sera posée tout au long de la campagne. Ensemble, des associations de Belgique, d’Italie, de Lituanie et d’Estonie portent cette campagne pour inviter leurs jeunes à se mobiliser en tant que citoyen européen. Quatre cafés citoyens seront organisés en Belgique et porteront sur les thématiques suivantes : les droits sociaux, l’environnement, la politique d’asile et d’immigration et la paix et la sécurité. Le café citoyen est un lieu de rencontres et d’échanges. Une occasion d’apprendre et de se former ensemble. Une opportunité de se mobiliser en tant que jeune citoyen européen. Peu importe ton niveau de connaissance sur la question, dans les cafés citoyens, chacun a son mot à dire et un rôle à jouer. Autour d’un verre et en sous-groupes, les participants sont invités à échanger leurs opinions, prendre position, dégager des pistes d’action. Passer du dire au faire c’est souvent le problème ! Nous avons conscience que de nombreux projets stagnent souvent au niveau de la réflexion sans jamais passer à l’action. C’est pourquoi, plusieurs outils de mobilisation sont également mis en place : un portail Internet, un Forum de discussion, un livre blanc (qui rassemblera les contributions des rencontres),…La campagne se clôturera par une rencontre européenne entre des participants des 4 pays partenaires. L’occasion pour ces jeunes de concrétiser les relations déjà établies via le forum et de définir concrètement l’Europe que nous voulons ! Il ne manque plus que toi…

Si chacune de ces campagnes a ses propres particularités, toutes deux poursuivent un but commun : faire vivre la citoyenneté et la démocratie ! Envie de les faire vivre avec nous ?

Clémentine Rasquin
Chargée de Projets à la CNAPD
Plus d’information sur www.cnapd.be
02/640.52.62

Paroles de bénévole : Premiers pas sur scène !

Virginie, jeune biologiste de 24 ans, a décidé de consacrer cette année 2005-2006 au volontariat. Co-responsable du projet de théatre-action au Burkina Faso, elle nous raconte son parcours et ses premiers pas en tant que citoyenne planétaire et actrice sur la scène du bénévolat et du volontariat…

De la biologie moléculaire au volontariat

A la recherche de contacts sociaux, c’est la porte d’une école que j’ai ouverte pour ma première expérience dans le monde du travail. Confrontée à des jeunes en section professionnelle, pour le moins réticents à la science, et donc à sa représentante que j’incarnais, il m’a fallu ruser pour atteindre leur motivation. Cette année de tests m’a énormément appris, entre autre que la formation des jeunes ne se limite pas à l’apprentissage du savoir et du savoir-faire, mais doit également prendre en compte une dimension plus vaste : le savoir être. Ma plus grande satisfaction était de voir certains de mes élèves développer un esprit sensible et critique face à des questions d’actualités telles que la protection de l’environnement, les avantages et dérives des technologies, les énergies renouvelables…, tous des sujets souvent (pour ne pas dire toujours) absents des programmes scolaires. Les élèves sont tout simplement demandeurs de sens et c’est encourageant !

L’année suivante, je suis retournée voir du côté fondamental où l’on m’a confié un projet de recherche en biologie moléculaire, domaine où j’avais tout à réapprendre. Ce projet fut passionnant, certes, mais un travail en solitaire ne me convenait absolument pas. Je n’ai donc rien regretté en quittant la recherche, cela m’a permis d’en faire une autre, plus personnelle, qui était de trouver ma propre passion : la vie humaine dans sa dimension globale.

Cette année annonçait le début d’un chemin de conscience qui prenait forme pas à pas et m’a conduite à prendre la décision de jouer mon rôle de citoyenne active sur la scène du volontariat…

Passage à l’acte…

Moi qui suis restée longtemps une idéaliste sans engagement, je suis passée de l’admiration passive à l’action en m’impliquant bénévolement dans différentes associations et ONG. Ce premier acte, alliant l’engagement et l’épanouissement de soi, s’appelle Solidar’cité. J’ai pu y vivre ce lien, à travers les chantiers et les formations pluridisciplinaires organisés par cette association. En effet, ce type d’activités privilégie les rencontres interpersonnelles dans un contexte multiculturel, affectif et social, qui sont des moyens d’ouvrir des portes et d’encourager à réfléchir sur notre société et la place que nous pouvons y occuper. Portée par cette dynamique de participation citoyenne et guidée par mes affinités avec la scène, j’ai découvert le théâtre-action (ou théâtre-forum). L’intérêt qui relie le théâtre-action à la démocratie s’articule autour d’une liberté commune, celle de pouvoir s’exprimer et s’associer activement pour développer une prise de conscience collective et solidaire. L’acte théâtral se transforme en acte citoyen par lequel les acteurs et les « spectacteurs  » expriment un désir commun de changer le monde en le déchiffrant collectivement. Au quotidien, une part importante de la population n’a pas accès au dispositif démocratique. Or, l’idée de base pour construire un scénario de théâtre forum est de partir d’une question pratique et urgente que se pose un groupe en situation d’injustice. A partir de cette problématique, une séquence théâtrale est construite et va servir de point de départ à un débat également théâtral, destiné à développer des alternatives au problème posé.

Formations & mises en situ-action.

Pour illustrer le rôle de la démarche théâtrale et son apport à l’exercice de la démocratie, en tant que cadre stimulant, je me réfèrerai à deux mises en situ-actions plus concrètes.

La première est issue d’une formation tenue à Bruxelles laïque sur le thème de la démocratie et du respect de la différence. Une partie des participants avait pour consigne de recréer une situation de discrimination déplaisante. Celle-ci mettait en scène un SDF qui se voyait refuser l’accès et les services d’une boulangerie, sous prétexte que sa présentation n’est pas admise par l’établissement, le tout, sous les yeux d’une clientèle impassible. Cet « anti-modèle » était destiné à choquer le public, à provoquer une prise de conscience et à éveiller la réflexion et la réaction. Après la présentation, nous avons été invités à échanger nos sentiments à propos du problème soulevé. Cette fin ouverte appelle à réagir afin que la personne opprimée obtienne gain de cause. Cela nous a amenés à proposer et à rejouer la fin d’une manière plus satisfaisante. Dans ce cas-ci, l’utilisation du théâtre comme outil a eu comme effet de provoquer une prise de parole et une lutte contre la passivité et le fatalisme.

Au cours d’une autre formation, donnée cette fois par Oxfam, nous avons abordé le thème de la mondialisation, en prenant le rôle de chacun des représentants d’une filiale commerciale, allant de la production à la consommation en tenant compte du contexte sociopolitique du pays. En montrant, par le jeu de la négociation entre les différents intervenants mis en cause, le problème vécu individuellement et en le présentant de telle sorte que l’ensemble du groupe recherche des solutions, nous avons élargi notre point de vue et notre conscience de la situation.

Le théâtre est une sorte de révélateur de nos sentiments réels et donc de la véritable nature de certains blocages dont nous avions imputé la responsabilité à une seule des parties. Grâce au théâtre-forum, la mise en scène d’une impuissance concrète nous pousse à trouver comment faire pour améliorer cette situation. Chacun se reconnaît sujet parmi d’autres sujets qui ont en commun le refus de la situation telle qu’elle est présentée.

Je pense que le théâtre-action nous pousse à assumer notre rôle d’acteur dans la démocratie de manière plus féconde et constructive. Pour que la démocratie soit instaurée et protégée, elle a le devoir d’être mise consciemment et constamment en scène, afin qu’elle puisse être jouée par et pour tous.

Mise en pratique au Burkina Faso

C’est en juillet prochain, durant le projet de création théâtrale pour lequel je “co-responds”, qu’un nouveau rôle prendra véritablement naissance grâce à la rencontre entre les volontaires de Quinoa, les membres de la Compagnie Marbayassa et le public (certaines communautés villageoises burkinabées ). Le théâtre me servira une nouvelle fois de passerelle pour aller vers l’autre, en incarnant des personnages issus des réalités socioculturelles propres au Burkina Faso et aux Burkinabés. J’espère que les activités liées au projet nous inviteront à vivre cette rencontre sur base de nos émotions et de nos différences. Nous utiliserons le théâtre comme méthode de communication immédiate, permettant un contact direct et favorisant, de ce fait, l’interaction et la participation des populations locales à une réflexion collective sur des problématiques qu’elles vivent au quotidien.

Virginie,
co-responsable du Projet Burkina Faso 2006

Flash Back : Le théâtre-forum selon l’Atelier-Théâtre Burkinabé

Le théâtre-forum selon l’Atelier-Théâtre burkinabé par Prosper KOMPAORE, directeur d’A.T.B.

Le théâtre-forum est une des formes d’animation sociale qui a fait ses preuves dans plusieurs pays d’Afrique, d’Europe, d’Asie, d’Amérique du Nord et du Sud. L’expérience de la troupe Atelier-Théâtre burkinabé (A.T.B.) en illustre parfaitement le bien-fondé constructif. Par sa forme interactive entre comédiens et spectateurs, la démarche de ce type de théâtre vise tant à promouvoir une recherche esthétique en s’inspirant des formes traditionnelles de théâtralisation qu’à mettre sur pied des activités créatives et un mode d’expression contribuant au développement du contexte social et politique du pays. Il s’agit avant tout d’une démarche didactique. Le spectacle-forum diffère fondamentalement des spectacles de théâtre conventionnels par le fait que la représentation théâtrale n’est pas une fin en soi, mais bien le prétexte à une réflexion collective médiatisée par le jeu théâtral. Le public, récepteur dans un premier temps, a aussi son rôle à jouer. Sa réaction et la mise en scène de ses réponses par rapport à la problématique mise en exergue par la pièce généreront un effet analytique et cathartique. En ce sens, la dimension de théâtralité apparaît comme un paramètre déterminant. La théâtralisation n’est plus une question d’emballage du discours ou d’une harangue publique, mais bien d’une certaine propédeutique alliant le plaisir de la représentation à l’efficacité du jeu comme forme sociale de communication.

(Re)découvrez la suite de cet article (Les trois temps forts du spectacle-forum ; Considérations générales sur le théâtre-forum ; Développement et animation théâtrale en Afrique) ainsi que tout le dossier « Théâtre & Développement » en cliquant ici.

Paroles de partenaire : La démocratie malienne par Adama TRAORE

La démocratie malienne

L’actuel Mali était autrefois le cœur des grands empires de l’Afrique de l’Ouest. A son apogée vers le 13ème siècle, l’empire du Mali s’étendait sur une grande partie des territoires compris entre le Sahara et la région préforestière, l’Océan atlantique et la Boucle du Niger, couvrant ainsi différentes zones géographiques et de nombreuses aires culturelles. Déjà à cette époque, l’empire du Mali n’avait pas de périphérie, grâce à une « décentralisation » réussie.

Dés la fin du 19ème siècle, le Mali faisait partie de l’empire colonial français. Cet empire-là avait une périphérie : ceux du centre étaient des citoyens mais les habitants des colonies, excepté ceux des quatre communes du Sénégal (Dakar, Rusfique, Saint -Louis, Gorée), étaient tous des sujets !

De cette colonisation qui dura jusqu’à la fin des années soixante, le Mali hérita d’un Etat jacobin et dans le paquet cadeau « indépendance », il y avait également la culture d’une administration de commandement. L’école disait noir mais fabriquait blanc. En ’68, c’est une dictature kaki qui s’instaure et durant 23 ans c’est l’état qui gère tout. A cette époque, toute velléité de révolte est sauvagement réprimée.

A la faveur du vent de démocratie qui s’élève depuis la chute du mur de Berlin en passant par la Baule (ville où se tint le sommet France-Afrique en ’89 sous François Mitterrand), ce qu’il est convenu d’appeler les forces démocratiques se soulèvent au Mali. Il y a des victimes, des martyrs, mais la dictature chute. Une conférence nationale souveraine est organisée et les différentes couches socioprofessionnelles sont conviées à s’exprimer, une nouvelle constitution est née et le multipartisme intégral instauré. En effet, l’option est prise d’utiliser la « meilleure des technologies » : la démocratie.

Vers la décentralisation [1]

Début des années 90’, il est décidé que l’ancrage de la démocratie doit passer par la décentralisation du pouvoir et la déconcentration des services. Au lieu du « tout-Etat » c’est un « mieux-Etat » qu’il faut fabriquer en s’appuyant sur une administration de proximité et une réforme institutionnelle. Les enjeux de la décentralisation sont multiples. Ce sont les administrateurs qui se sentent alors menacés dans leurs privilèges et cette réorganisation territoriale suscite de nombreuses passions. Des conflits fonciers latents s’éveillent et les paysans sédentaires et les éleveurs nomades sont à couteaux tirés ! Le front social est très agité à cause des programmes d’ajustements structurels, l’état de droit est un rêve !Mais grâce au dialogue social, ces différents foyers sont éteints et la réorganisation territoriale devient une réalité : de 19 communes le pays passe à 703. Une première mandature a lieu, de nouvelles élections sont organisées et la société civile s’implique fortement sur tous les fronts.

Il faut dire que sur le front du dialogue social, le théâtre se révèle un outil précieux : au cours de ce processus, Acte Sept a réalisé six pièces de sensibilisation ! Et c’est à ce titre que nous [2] avons également organisé pour les élus un séminaire intitulé « Politiques culturelles et décentralisation »  [3] qui a bénéficié du soutien financier d’Africalia. Les actes [4] de ce séminaire ont été retranscrits et édités et ils servent d’outils pour la réflexion en vue de créer une politique culturelle nationale digne du nouveau contexte socio-politique. Une petite anecdote pour illustrer la transition que vit notre pays (pays très vaste s’étendant sur plus d’un million de kilomètres carrés !) : une lettre postée à Tombouctou mettra souvent deux semaines avant d’arriver au destinataire à Bamako ! Grâce au travail de certaines ONG les résultats des votes des bureaux de Tombouctou étaient disponibles au ministère de l’administration territorial après la fermeture des bureaux de vote. Après les dépouillements, les ordinateurs connectés ont pris la relève, mais dans la charte des élections il est dit que les représentants des partis dans les bureaux doivent consigner les résultats. Cela n’avait pas pu se faire car les secrétariats n’étaient pas dotés de scanner ! La nouvelle technologie venait de faire un pied de nez à la vieille technologie, comme quoi la démocratie est un processus en perpétuelle évolution. La vertu du dialogue, de la patience a pris le pas sur la passion. En effet, quand les procès-verbaux signés sont arrivés, ils étaient conformes à ceux livrés depuis deux semaines et qu’une certaine presse avait diffusé.

Depuis les évènements de mars ’91 le paysage médiatique a explosé : différents journaux indépendants sont nés, des dizaines de radios émettent. Le pluralisme de l’information et le droit associatif reconnu sont autant de facteurs qui font que l’Espace d’Interpellation Démocratique (EID) ne soit pas une farce : depuis une dizaine d’année, le 10 décembre, journée mondiale des droits de l’Homme, est célébré tout particulièrement au Mali. En effet, ce jour là, le pays se livre à un exercice de démocratie en direct ! De quoi s’agit-il ? Au niveau du ministère de la justice, il existe une commission qui recueille les plaintes et les interpellations de tout citoyen s’estimant lésé dans ses droits. Le 10 décembre, un tribunal composé de personnalités (étrangères, nationales) est constitué et le gouvernement au complet est mis au banc des accusés. Les interpellations sont même retransmises en direct à la télévision ! Une commission d’évaluation et de suivi continue le travail en inter-session, le bilan est publié avant la session suivante.

Traditions culturelles et pratiques de prévention des conflits

Même si tout n’est cependant pas rose dans le ciel de la démocratie malienne, une société civile forte est néanmoins en passe de se constituer en puisant notamment dans des valeurs cardinales de la tradition malienne. Tradition de « jatiguiya » l’hospitalité, le « Sinankounya » [5] plaisanterie de cousinage et de « MAAYA ». Le Sinankounya permet au peul de traiter le bamanan d’esprit lourd, le bamanan de traiter le soninké d’esprit butté, le boëte de traiter le Dogon de fourbe… Cette plaisanterie de cousinage existe aussi au sein d’une même ethnie ainsi un Traoré peut parer un Diarra ou un Koné de tous les défauts et réciproquement ; cela au nom du « MAAYA ». Le terme de MAAYA est composé de MAA ou MA , qui sont des contractions de « mogo » ou « moko » , c’est-à-dire l’être humain. Le Maaya est aussi le savoir être, savoir-faire et faire savoir. Des valeurs que le Mali puise dans sa culture pour construire son présent et résister à la globalisation…

par Adama TRAORE,
Président de l’association malienne ACTE SEPT,
pour visiter Bamako Culture,le site d’Acte 7, cliquer ici

[1] Pour en savoir plus sur la décentralisation au Mali : rendez-vous dans la rubrique : Si ça vous intéresse…

[2] Les membres de l’association Acte Sept

[3] Organisé par l’association culturelle Acte Sept sous l’égide du ministère de la culture, avec l’appui de plusieurs partenaires, ce séminaire a enregistré la participation de nombreux élus des collectivités rurales et urbaines du Mali, de spécialistes des questions du développement et de personnes ressources impliquées dans le processus de décentralisation. Si au Mali les activités culturelles constituent d’importantes sources de revenus pour le budget national et celui des collectivités, il faut noter le faible niveau d’information de la population et des élus sur l’importance économique de la culture et des produits culturels, l’insuffisance des ressources humaines disponibles pour l’appui de l’action culturelle auprès de nos collectivités et la faible prise en compte par les élus communaux de la culture comme valeur de croissance. C’est justement à partir d’un constat aussi amer que Acte Sept, sortant pour une fois de son créneau habituel d’organisation de festivals et de rencontres, a décidé d’inviter à la réflexion tous les  » amis de la culture « . Durant plusieurs jours, les questions globalement liées à l’importance de la culture et aux interactions entre les différents acteurs impliqués dans la conduite des politiques culturelles au Mali ont été traitées sous l’angle de la décentralisation.

[4] Acte Sept : Actes du séminaire « Politiques culturelles et décentralisation », Bamako, Mali, 2005. Cet ouvrage est disponible au centre de documentation de Quinoa.

[5] Le « Sinagou » est une sorte de cousinage entre personnes d’ethnies ou de classes sociales différentes. Il permet aux « sinagou », ou cousins à plaisanterie, de se lancer des boutades et de se dire des vérités souvent amères dans la plus grande détente et sans conséquences. Le principe a pour objet d’atténuer les pesanteurs sociales et de désamorcer les conflits latents. Pour plus de détails sur « l’alliance à plaisanterie » et « la parenté à plaisanterie » rendz-vous à la rubrique :Si ça vous intéresse…

Si ça vous intéresse…

Si ça vous intéresse…1 :

La décentralisation au Mali

Depuis 1991 le Mali s’est lancé dans un vaste processus de restructuration du fonctionnement de l’Etat : la décentralisation. Au-delà de ses aspects techniques, la décentralisation est un vaste projet de société. Elle s’attache aux idéaux de liberté, de démocratie et de développement contenus dans la toile de fond des revendications du peuple malien qui ont abouti aux événements du 26 mars 1991 [1] . La dimension institutionnelle et administrative de la décentralisation n’est que le support d’un chantier politique qui vise à prolonger le processus de démocratisation jusqu’à la base. Il entend également redonner le pouvoir de gestion locale aux citoyens du pays profond, à créer le cadre propice aux initiatives locales considérées comme le moteur d’une nouvelle approche de développement durable.

L’option politique d’une décentralisation à l’échelle de tout le territoire national se fonde sur trois évènements majeurs de l’histoire récente du Mali :

  1. La Conférence Nationale qui s’est tenue du 29 juillet au 12 août 1991. Elle a abordé les questions de décentralisation, en recommandant de lever toutes les entraves qui s’opposent à sa mise en oeuvre.
  2. La nouvelle Constitution qui a été adoptée par référendum le 12 janvier 1992 et approuvée le 25 février 1992. Elle pose les principes fondamentaux de la décentralisation et prévoit parmi les institutions de la République le Haut Conseil des Collectivités territoriales.
  3. La rébellion au Nord du pays (ndlr : il est principalement question de la révolte touareg) qui a connu une issue heureuse avec le Pacte National signé en avril 1992. La décentralisation s’est vite imposée dans le problème des régions du Nord comme la voie de la solution politique. Appliquer le principe de l’autonomie administrative aux régions du Nord et l’étendre à tout le pays était à la fois la solution du problème de la rébellion au nord et la prévention d’autres crises semblables sur le reste du territoire.

La décentralisation, une tradition

L’approche administrative de la décentralisation prend sa source dans le passé pré-colonial du Mali. En effet, cette forme d’organisation existait dans les systèmes d’administration des empires et royaumes qui se sont succédé sur le territoire national. Les entités qui constituaient ces empires jouissaient d’une autonomie administrative qui concernait tous les aspects de la vie quotidienne locale. Ainsi la décentralisation se trouve profondément ancrée dans les traditions de gestion administrative maliennes. C’est la raison principale qui explique le fait que tous les hommes politiques qui ont eu entre leurs mains les destinées du Mali ont utilisé, à un moment ou à un autre, le slogan de la décentralisation ; cette vaste réforme dont les objectifs majeurs sont entre autres :

  • L’approfondissement du processus démocratique : il s’agit d’adapter l’administration et plus généralement le cadre institutionnel aux objectifs et aux exigences du pluralisme politique en permettant l’émergence d’une démocratie locale.
  • La promotion du développement local et régional : favoriser l’émergence d’initiatives au niveau des différents acteurs et la mise en place d’un nouveau cadre du développement à partir des préoccupations, des ressources et du savoir-faire des populations locales.

Pour ce qui est de la stratégie de mise en oeuvre de la décentralisation, elle s’est fondée sur plusieurs principes majeurs dont la participation des différents acteurs (citoyens, Etat, partenaires) dans la conception et la mise en œuvre de la réforme.

La participation a été organisée à travers une politique de communication/mobilisation concernant le citoyen en premier lieu, avec des espaces de concertation autour du rythme et des instruments de la réforme. Cette démarche a pour objectif de réaliser une décentralisation tenant en compte les réalités économiques, sociales et culturelles du Mali.

A ce titre, la réorganisation territoriale à été réalisée dans le respect du principe que les citoyens représentent le socle réel de la réforme. Elle a consisté, pour la création des communes, à impliquer directement et à responsabiliser la société civile dans l’opération, en demandant aux villages et fractions de proposer des regroupement en vue de constituer l’espace des futures communes. Cette opération de réorganisation territoriale doit se poursuivre pour les échelons supérieurs (cercles et régions) avec la participation des élus.

La même dynamique a soutenu l’élaboration du cadre législatif et réglementaire nécessaire au démarrage de la réforme. Ce cadre se préoccupe d’une gestion adaptée des collectivités et doit être constamment amélioré avec l’implication des principaux acteurs.

Toute cette stratégie vise des enjeux spécifiques, notamment aux plans politique, économique et socio-culturel :

  1. La stabilisation du système politique et administratif : Rendre sa crédibilité à l’Etat en en concevant un nouveau qui reconnaît un rôle et une place aux initiatives individuelles et de groupes au niveau local.
  2. La dynamisation des économies locales : Chaque collectivité constitue un espace d’initiatives susceptible de favoriser une meilleure adéquation des programmes de développement et des besoins locaux.
  3. La préservation des acquis culturels : La décentralisation ambitionne de faire des communes les points d’ancrage du processus de démocratisation et de libre administration : « l’érection en commune doit remplir avant toute considération le critère fondamental de l’adéquation du cadre territorial et humain concerné, qui se traduit par la réunion de certaines conditions dont la volonté de vivre ensemble, l’existence de liens de solidarité et la viabilité économique » (art.3 du code des collectivités territoriales).

Le processus de décentralisation est entré dans sa phase opérationnelle en République du Mali avec l’existence de 703 communes, 48 cercles, 8 régions plus le district de Bamako et l’émergence de plus de 10.000 nouveaux élus.

Malgré ce volontarisme et les réalisations déjà engrangées, les résultats de la décentralisation en termes d’amélioration des services de base aux populations restent modestes. Pour réussir la réforme, le Mali doit aller au-delà de ces acquis essentiellement institutionnels et faire en sorte que la nouvelle organisation administrative aboutisse à rendre des services de qualité aux populations. C’est une des raisons fondamentales de l’existence des collectivités.

Ousmane Sy [2]
Texte extrait de l’article :
« Ousmane Sy analyse la décentralisation au Mali : Enjeux et stratégie de mise en œuvre »
in Réalités (Journal de l’association culturelle Acte Sept),
Bamako, Mali, novembre 2003
Disponible au centre de documentation de Quinoa

Pour en savoir plus :
Réalisée par l’asbl Symbiose et avec le soutien et la collaboration de la CTB,
l’Exposition Mali. « Décentralisation et diversité culturelle »
est visible actuellement à la CTB, 147 rue Haute – 1000 Bruxelles

Si ça vous intéresse…2 :

Le « Sanankouya » ou « alliance à plaisanterie »

Le « sanankouya » souvent assimilé à une « parenté à plaisanterie » (appelée aussi cousinage à plaisanterie) est un système de solidarité inter-clanique et inter-ethnique très répandu en Afrique de l’Ouest. Il ne repose pas sur une parenté réelle entre alliés à la différence de la « parenté à plaisanterie » qui concerne des personnes ayant des liens de parenté avérés. La manifestation la plus remarquable du sanankouya réside dans les échanges de plaisanteries entre alliés. Les propos souvent injurieux qu’échangent à toute occasion les partenaires ne peuvent donner lieu à aucune conséquence. Mais au-delà de cet aspect ludique, l’alliance requiert une assistance mutuelle entre alliés (sanankoun) en toutes circonstances, un devoir voire une obligation de médiation lorsque l’un des partenaires est en conflit avec un tiers. De nombreuses études consacrées à ce phénomène typique des sociétés ouest-africaines ont donné lieu à des interprétations différentes quant à ses origines et à sa signification. M. Griaule et V. Pâques l’ont interprété comme étant une « alliance cathartique avec fonction purificatrice » reposant au départ sur un serment qui scellait un pacte de fraternisation. L’alliance engage donc les contractants et leurs descendants. Elle unit des groupes portant des patronymes différents et qui se repartissent entre différentes ethnies vivant dans différents pays de l’Afrique de l’Ouest. On peut citer ainsi les alliances Diarra-Traoré ; Keïta-Coulibaly, Touré-Cissé-Diaby, Bathily-Soumaré.Le sanankouya (appelé Mangu chez les Dogons) peut avoir un caractère inter-ethnique (Mandingue-Peul, Bamanan-Peul, Sonrhai-Dogon, Dogon-Bozo, Minianka-Sénoufo, etc)… L’alliance peut unir aussi des groupes ethniques à des castes (Peuls-Forgerons) ou des castes entre elles (forgerons-autres castes) ou encore des contrées entre elles dans la mesure où celles-ci ont un peuplement relativement homogène. Quant aux fonctions du sanankouya, Sory Camara (qui a entrepris une étude des différents aspects de l’alliance) retient que celle-ci, à travers les échanges verbaux à caractères irrévérencieux entre alliés, « permet de canaliser les tensions éprouvées dans les rapports de parenté clanique et avec les alliés matrimoniaux ». En effet le sanankouya établit une relation pacificatrice qui joue le rôle d’exutoire de tensions qui autrement dégénéreraient en violences. Comme l’écrit fort justement Sory Camara « il s’agit de désamorcer la guerre, de la jouer pour ne pas la faire ». Ainsi le sanankouya permet aux africains de l’ouest de différentes contrées de fraterniser au premier contact, de dédramatiser des situations qui ailleurs conduiraient à des conflits ouverts. Au Mali, le sanankouya agit comme une thérapeutique qui participe quotidiennement à la régulation sociale. Les plaisanteries qu’échangent les alliés contribuent à détendre l’atmosphère, à rétablir la confiance, toutes choses indispensables au dialogue.

extrait de l’article de DOULAYE KONATE :
« LES FONDEMENTS ENDOGÈNES D’UNE CULTURE DE PAIX AU MALI : Les mécanismes traditionnels de prévention et de résolution des conflits »

Pour en savoir plus :
vous pourrez consulter l’intégralité de cet article en cliquant ici

[1] (NDLR) : Dans la nuit du 25 au 26 mars, le régime du Général Président Moussa TRAORE est renversé par un coup d’Etat militaire. Les forces armées se constituent en Conseil de réconciliation nationale (CRN), sous la conduite du lieutenant-colonel Amadou Toumany Touré (ATT).

[2] Ousmane Sy a été Coordinateur du Programme National de Décentralisation et de Réformes Institutionnelles de 1993 à 2000. Conseiller spécial du Président de la République du Mali dès 1997. De 2000 à 2002, il s’est vu confier le Département de l’Administration Territoriale et des Collectivités Locales. Depuis, il est devenu expert en matière de développement local, Président du Conseil des Gouverneurs de la Fondation Rurale pour l’Afrique de l’Ouest et Coordinateur du réseau « Dialogue sur la gouvernance en Afrique ». Le 3 mai 2005, il a reçu le Prix International Roi Baudouin pour le développement.

Comments are closed, but trackbacks and pingbacks are open.